Système bancaire islamique en Afrique: un moteur de développement financier et de croissance?
oct 21, 2011
L'Afrique demeure un des continents les moins avancés et le plus sous-bancarisé. Cette situation n’est pas un fait du hasard et traduit en tout état de cause l’importance du système bancaire en tant que moteur de développement économique. Les institutions financières promeuvent la croissance, en facilitant l'épargne, l’octroi efficace du capital et la répartition du risque. Mais ces institutions peuvent également contribuer à la réduction de la pauvreté, en facilitant l'accès aux dépôts et en permettant aux particuliers de profiter des opportunités d’affaires qui nécessitent des financements en amont. Plus concrètement, ceci permettrait par exemple aux entrepreneurs qui manquent de financement de lancer leurs propres entreprises.
Certaines limites des opérations bancaires classiques relèvent de leur inadaptation à des environnements où les revenus sont faibles. En effet, les emprunteurs n’accèdent pas facilement
au financement parce qu’ils manquent souvent de garanties contre lesquelles adosser leurs emprunts. Même en cas de disponibilité de la garantie, l’absence d'un système judiciaire viable et des droits de propriété bien circonscrits peuvent empêcher la banque classique de récupérer ladite garantie en cas d’échec d’une opération. En outre, du point de vue de l’emprunteur, l’impossibilité de rembourser les prêts qui lui sont consentis pourrait le renfermer dans la spirale de la pauvreté rendant difficile toute relance. Dans de telles circonstances, il ne suffit plus que d’un niveau élevé d'aversion au risque de la part des prêteurs pour qu’il n’y ait plus de prêt du tout. Dans un tel environnement, le système bancaire islamique a le potentiel d’accélérer le développement financier. Il vise la prestation des services financiers compatibles avec les enseignements islamiques, en réduisant certains des éléments de risque de l'emprunt. A titre d’exemple, les paiements d'intérêts sont interdits. En outre, même quand les banques fournissent la totalité du financement, elles
ont le même niveau d’engagement que les emprunteurs en cas de risque ou de succès, ce qui crée un mécanisme d’amortissement des chocs qui est vital pour encourager la prise de risque. Les économies africaines étant pour la plupart peu diversifiées, les pays producteurs de matières premières soumis à des cycles d'expansion-récession et aux caprices de la nature pourraient trouver en une telle forme d'emprunt qui tienne compte de l’incapacité des particuliers à prendre trop de risque, un moyen plus adéquat de stimuler l'investissement et la croissance par rapport aux opérations bancaires traditionnelles. La stabilité relative et la croissance soutenue du système bancaire islamique pendant la crise financière mondiale sont la preuve de sa résilience et de son potentiel. En outre, tout en favorisant l'intermédiation financière, les banques islamiques répondent aux idéaux des musulmans pieux, encourageant de ce fait l'épargne.
Dans ce contexte, notre étude (1) nous a donné l’occasion de procéder à une analyse économétrique pour montrer comment le système bancaire islamique s’est répandu dans le monde et a pu se forger chemin faisant, des outils d’accélération de son progrès. L’Afrique, abritant l'une des plus importantes populations islamiques, un peu plus de 40 pour cent de la population du continent,pourrait faire du système bancaire islamique un moteur clé de la croissance financière. Au cours de la dernière décennie, la banque islamique est passée d'un marché de réseau à une industrie de premier plan dans de nombreux pays africains. On observe toutefois au sein du continent des disparités régionales dans le sens que les banques islamiques se sont plus rapidement répandues en Afrique du Nord (région majoritairement musulmane) par rapport aux régions où les populations islamiques sont plutôt dispersées telles que les régions plus au Sud du continent. Du Sénégal à l’île Maurice en passant par le Kenya, un foisonnement de banques islamiques concédées sous licence traverse le continent, sans changements majeurs par rapport à la réglementation bancaire en vigueur.
L'étude constate que la probabilité de retrouver une banque islamique dans un pays donné s’augmente proportionnellement à la taille de la population musulmane, du revenu par habitant, du prix du brut et de la stabilité macroéconomique. La proximité de la Malaisie et du Bahreïn qui sont les deux principaux centres financiers islamiques, et l’intégration commerciale avec les pays du Moyen-Orient sont des facteurs d’expansion du système bancaire islamique. Toutefois, les taux d'intérêt ont un impact négatif sur cette expansion reflétant implicitement les points de référence fixés pour ces banques.
Certains résultats ont été plus curieux. En effet, les banques islamiques se répandent plus rapidement dans les pays à système bancaire bien établi. Elles offrent des produits non existants dans les banques classiques et de ce fait complètent ou mieux, se substituent à ces dernières. La qualité des institutions d'un pays, tel que ses règles de droit et la qualité de sa bureaucratie, ne se sont pas avérées statistiquement pertinentes comme facteurs expliquant la diffusion des banques islamiques, contrairement à la banque classique. Du fait qu’il ait pour garde-fou la charia, le système bancaire islamique est très peu affecté par les défaillances institutionnelles d’autant plus que les litiges peuvent se régler conformément à la jurisprudence islamique. Enfin, contrairement aux idées reçues, les attaques du 11 septembre 2001 n'ont pas été un facteur déterminant pour l’expansion du système bancaire islamique.
Ces événements ont tout simplement coïncidé avec la hausse du prix du brut, qui s’avère être le moteur de la diffusion des services bancaires islamiques (2).
Les résultats de
nos recherches permettent de conclure que la banque islamique peut participer à l’accélération du développement financier et de la croissance à travers le continent. Avec une population musulmane sensée atteindre environ 650 millions de personnes en 2030 (3) (dont une grande partie ne sera pas bancarisée) et la stabilité macroéconomique en cours, sans oublier un environnement marqué par de faibles taux d'intérêt et un cadre institutionnel qui doit être renforcé, il n’y a aucun doute que l’Afrique a le potentiel de devenir un terrain fertile d’expansion du système bancaire islamique. Toutefois, davantage d’efforts doivent être mis en œuvre pour accroitre le revenu moyen par habitant
à travers des réformes structurelles et renforcer les liens commerciaux avec les pays du Moyen-Orient. L’expansion du système bancaire islamique pourrait stimuler le développement financier et améliorer l'accès aux services financiers, ce qui à son tour relancera la croissance. Cependant, ce n’est pas une panacée car il ne faut pas perdre de vue que le développement du système bancaire islamique n’est qu'une partie d'un ensemble de politiques globales bien coordonnées avec pour objectif la croissance durable et la réduction de la pauvreté. Kangni Kpodar est économiste au Département Finances publiques du FMI. Il est détenteur d’un doctorat en économie du CERDI (Clermont-Ferrand, France). Ses recherches sont concentrées sur les questions de développement, la croissance et la pauvreté financière.
Patrick Imam est un économiste au Département Marchés monétaires et financiers du FMI. Il est détenteur d’un doctorat en économie de l'Université de Cambridge (Cambridge, UK). Ses recherches englobent les marchés de capitaux et la stabilité financière. (1) Patrick Imam et Kangni Kpodar, 2010, “Islamic Banking, How Has it Diffused”, document de travail du FMIno195
(2) Le prix du brut stimule le système bancaire islamique mais pourrait négativement influencer les pays africains non exportateurs de brut, renversant de ce fait les avantages potentiels que ce système pourrait apporter à la croissance économique.
(3) Pew Research Center (2011)
Certaines limites des opérations bancaires classiques relèvent de leur inadaptation à des environnements où les revenus sont faibles. En effet, les emprunteurs n’accèdent pas facilementau financement parce qu’ils manquent souvent de garanties contre lesquelles adosser leurs emprunts. Même en cas de disponibilité de la garantie, l’absence d'un système judiciaire viable et des droits de propriété bien circonscrits peuvent empêcher la banque classique de récupérer ladite garantie en cas d’échec d’une opération. En outre, du point de vue de l’emprunteur, l’impossibilité de rembourser les prêts qui lui sont consentis pourrait le renfermer dans la spirale de la pauvreté rendant difficile toute relance. Dans de telles circonstances, il ne suffit plus que d’un niveau élevé d'aversion au risque de la part des prêteurs pour qu’il n’y ait plus de prêt du tout. Dans un tel environnement, le système bancaire islamique a le potentiel d’accélérer le développement financier. Il vise la prestation des services financiers compatibles avec les enseignements islamiques, en réduisant certains des éléments de risque de l'emprunt. A titre d’exemple, les paiements d'intérêts sont interdits. En outre, même quand les banques fournissent la totalité du financement, elles
ont le même niveau d’engagement que les emprunteurs en cas de risque ou de succès, ce qui crée un mécanisme d’amortissement des chocs qui est vital pour encourager la prise de risque. Les économies africaines étant pour la plupart peu diversifiées, les pays producteurs de matières premières soumis à des cycles d'expansion-récession et aux caprices de la nature pourraient trouver en une telle forme d'emprunt qui tienne compte de l’incapacité des particuliers à prendre trop de risque, un moyen plus adéquat de stimuler l'investissement et la croissance par rapport aux opérations bancaires traditionnelles. La stabilité relative et la croissance soutenue du système bancaire islamique pendant la crise financière mondiale sont la preuve de sa résilience et de son potentiel. En outre, tout en favorisant l'intermédiation financière, les banques islamiques répondent aux idéaux des musulmans pieux, encourageant de ce fait l'épargne.
Dans ce contexte, notre étude (1) nous a donné l’occasion de procéder à une analyse économétrique pour montrer comment le système bancaire islamique s’est répandu dans le monde et a pu se forger chemin faisant, des outils d’accélération de son progrès. L’Afrique, abritant l'une des plus importantes populations islamiques, un peu plus de 40 pour cent de la population du continent,pourrait faire du système bancaire islamique un moteur clé de la croissance financière. Au cours de la dernière décennie, la banque islamique est passée d'un marché de réseau à une industrie de premier plan dans de nombreux pays africains. On observe toutefois au sein du continent des disparités régionales dans le sens que les banques islamiques se sont plus rapidement répandues en Afrique du Nord (région majoritairement musulmane) par rapport aux régions où les populations islamiques sont plutôt dispersées telles que les régions plus au Sud du continent. Du Sénégal à l’île Maurice en passant par le Kenya, un foisonnement de banques islamiques concédées sous licence traverse le continent, sans changements majeurs par rapport à la réglementation bancaire en vigueur.
L'étude constate que la probabilité de retrouver une banque islamique dans un pays donné s’augmente proportionnellement à la taille de la population musulmane, du revenu par habitant, du prix du brut et de la stabilité macroéconomique. La proximité de la Malaisie et du Bahreïn qui sont les deux principaux centres financiers islamiques, et l’intégration commerciale avec les pays du Moyen-Orient sont des facteurs d’expansion du système bancaire islamique. Toutefois, les taux d'intérêt ont un impact négatif sur cette expansion reflétant implicitement les points de référence fixés pour ces banques.
Certains résultats ont été plus curieux. En effet, les banques islamiques se répandent plus rapidement dans les pays à système bancaire bien établi. Elles offrent des produits non existants dans les banques classiques et de ce fait complètent ou mieux, se substituent à ces dernières. La qualité des institutions d'un pays, tel que ses règles de droit et la qualité de sa bureaucratie, ne se sont pas avérées statistiquement pertinentes comme facteurs expliquant la diffusion des banques islamiques, contrairement à la banque classique. Du fait qu’il ait pour garde-fou la charia, le système bancaire islamique est très peu affecté par les défaillances institutionnelles d’autant plus que les litiges peuvent se régler conformément à la jurisprudence islamique. Enfin, contrairement aux idées reçues, les attaques du 11 septembre 2001 n'ont pas été un facteur déterminant pour l’expansion du système bancaire islamique.
Ces événements ont tout simplement coïncidé avec la hausse du prix du brut, qui s’avère être le moteur de la diffusion des services bancaires islamiques (2).
Les résultats denos recherches permettent de conclure que la banque islamique peut participer à l’accélération du développement financier et de la croissance à travers le continent. Avec une population musulmane sensée atteindre environ 650 millions de personnes en 2030 (3) (dont une grande partie ne sera pas bancarisée) et la stabilité macroéconomique en cours, sans oublier un environnement marqué par de faibles taux d'intérêt et un cadre institutionnel qui doit être renforcé, il n’y a aucun doute que l’Afrique a le potentiel de devenir un terrain fertile d’expansion du système bancaire islamique. Toutefois, davantage d’efforts doivent être mis en œuvre pour accroitre le revenu moyen par habitant
à travers des réformes structurelles et renforcer les liens commerciaux avec les pays du Moyen-Orient. L’expansion du système bancaire islamique pourrait stimuler le développement financier et améliorer l'accès aux services financiers, ce qui à son tour relancera la croissance. Cependant, ce n’est pas une panacée car il ne faut pas perdre de vue que le développement du système bancaire islamique n’est qu'une partie d'un ensemble de politiques globales bien coordonnées avec pour objectif la croissance durable et la réduction de la pauvreté. Kangni Kpodar est économiste au Département Finances publiques du FMI. Il est détenteur d’un doctorat en économie du CERDI (Clermont-Ferrand, France). Ses recherches sont concentrées sur les questions de développement, la croissance et la pauvreté financière.
Patrick Imam est un économiste au Département Marchés monétaires et financiers du FMI. Il est détenteur d’un doctorat en économie de l'Université de Cambridge (Cambridge, UK). Ses recherches englobent les marchés de capitaux et la stabilité financière. (1) Patrick Imam et Kangni Kpodar, 2010, “Islamic Banking, How Has it Diffused”, document de travail du FMIno195
(2) Le prix du brut stimule le système bancaire islamique mais pourrait négativement influencer les pays africains non exportateurs de brut, renversant de ce fait les avantages potentiels que ce système pourrait apporter à la croissance économique.
(3) Pew Research Center (2011)
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