Le microcrédit numérique peut-il décoller dans l'UEMOA ?
Au cours de la dernière décennie, le niveau d'inclusion financière dans l'Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA) a connu des avancées notables. Selon la base de données du Global Findex, la proportion de personnes disposant d'un compte incluant le mobile money, est passée de 8% en 2011 à 50% en 2021. En 2021, la région de l'UEMOA comptait plus de 50 % des comptes mobile money en Afrique de l'Ouest, région qui après l'Afrique de l'Est, comptait le plus grand nombre de comptes mobile money au monde.
L'inclusion financière, cependant, ne se limite pas à l'accès à un compte, elle englobe également la possibilité d'accéder à des services connexes, tels que l'emprunt. Si le nombre de comptes a considérablement augmenté grâce au succès du mobile money dans la région, le niveau d'emprunt ou de crédits contractés par les ménages reste faible. En 2021, la proportion de personnes ayant accès au crédit auprès d'une institution formelle n'était que de 10 %. Seulement 3% des ménages avaient accès au microcrédit numérique via mobile money, contre 19% en moyenne en Afrique de l'Est et environ 7% en Afrique subsaharienne. Cela semble paradoxal étant donné que l'un des objectifs du mobile money était de permettre aux populations exclues du système financier formel de l’utiliser.
La préparation des clients est essentielle
L'utilisation des services financiers numériques en général, y compris l'emprunt, requiert également un certain niveau de connaissances financières. C'est là que le problème se pose. La plupart des personnes qui ont besoin d’être incluses financièrement ne sont pas suffisamment instruites, ce qui est généralement fortement corrélé au manque d’éducation financière. Les individus manquent généralement d'informations sur les exigences des Emetteurs de Monnaie Electronique (EME) en ce qui concerne ces microcrédits. Par exemple, le montant du prêt qu’on peut obtenir dépend du montant et de la fréquence des transactions sur le compte, mais aussi de la capacité à rembourser les prêts précédents, la solvabilité. Pour avoir un crédit, il faut commencer par emprunter de petits montants et les rembourser dans les délais afin d'avoir accès à des montants plus importants. De plus, l’historique financier est très important dans le microcrédit numérique et les clients n'ont souvent pas cette information. Par conséquent, même les personnes solvables peuvent se retrouver exclues en raison d'un historique financier insuffisant.
La question du manque de confiance ou des habitudes culturelles des ménages est tout aussi importante. En raison des normes culturelles, les ménages exclus, en particulier ceux des zones rurales, n'ont souvent pas l'habitude de contracter des prêts auprès d'institutions financières et s’appuient davantage sur les groupes d'épargne. Dans l'UEMOA, alors que 10% des ménages contractent des prêts auprès de groupes d'épargne, seulement 3% y ont accès via mobile money. Ces chiffres sont en contradiction avec ceux de l'Afrique de l'Est[1], où la proportion de personnes ayant accès au crédit par le biais du mobile money est plus élevée que celle des personnes utilisant les groupes d'épargne.
Enfin, le faible niveau d'identification personnelle des membres des ménages, notamment l'absence de documents officiels, les exclut automatiquement du processus de microcrédit numérique. En effet, même si l'instruction N°008-05-2015 de la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest, impose aux EME d'identifier leurs clients par la présentation d'un document officiel, elle permet d'assouplir les exigences de KYC[2] pour ce que l'on peut appeler les " clients occasionnels ". Ce type de clients peut alors disposer de comptes mobile money et être identifié sans présenter de document officiel tel qu'une carte d'identité. Ils peuvent donc utiliser le compte mobile money, mais avec certaines restrictions. Ces restrictions incluent des limites sur le montant des transactions qu'ils peuvent effectuer et ne leur permettent pas non plus d'accéder au microcrédit.
Les questions de conformité et le cadre réglementaire limitent le champ d'activité des EME
Les EME ne peuvent pas faire de prêts par eux-mêmes et sont obligés de fournir ce service par l'intermédiaire d'un partenaire bancaire. La création d'Orange Bank par le groupe Orange ou le partenariat entre MTN CI et Bridge Bank pour l'offre de prêt Momokash en Côte d'Ivoire, sont quelques exemples de cette limitation et des moyens mis en place pour la contourner. Vu que les prêts sont réalisés en partenariat avec des banques, les exigences de conformité du secteur bancaire s'appliquent donc aux clients des EME.
En outre, l'absence d'un écosystème mobile money mature dans la région constitue un véritable défi pour évaluer la capacité de crédit des clients. Un écosystème qui facilite l'utilisation du mobile money dans les activités quotidiennes même les achats les plus informels, comme c'est le cas au Kenya, est nécessaire. Ce cadre permet aux EME d'avoir un historique financier plus complet et donc une meilleure connaissance de leurs clients puisque la plupart des dépenses quotidiennes peuvent être effectuées via le mobile money. Bien que dans certains pays comme la Côte d'Ivoire ou le Sénégal, le paiement de diverses factures et des achats sur les marchés peuvent s’effectuer par le mobile money, il reste encore des progrès à faire dans la région.
Une autre question importante est celle du recouvrement des créances ou des défauts de paiement auxquels les EME sont confrontés. À titre d'exemple, à la fin de l'année 2021, les prêts non performants (PNP) d'Orange Bank CI, partenaire d'Orange Money CI dans l'offre de prêts, représentaient plus de 60 % des créances clients et des provisions. Lorsque les clients ne remboursent pas leurs prêts, il est difficile de prendre des mesures punitives individuelles à leur encontre car le coût de ces procédures peut dépasser le montant prêté. De plus, lorsqu'ils sont cumulés, ces nombreux défauts de paiement nuisent certainement à la performance du partenariat entre la banque et l’EME.
Pistes pour améliorer l'accès au crédit numérique
Une solution qui pourrait améliorer l'accès au crédit numérique dans la région de l'UEMOA est l'accélération et la mise en œuvre effective des procédures d'identification des ménages actuellement exclus, en particulier dans les zones rurales. Ceci est crucial car que ce soit du côté de l'offre ou de la demande, la question de l'identification du client est souvent la plus grande contrainte à l'accès au crédit. Pour surmonter ce défi, il faut une prise de conscience générale de l'importance de disposer d'une pièce d'identité valide pour faciliter l'identification par les parties prenantes, mais aussi renforcer l'éducation et la culture financière de ces populations.
Les EME devraient également communiquer et éduquer, dans la mesure du possible, sur la manière dont les individus sont évalués au cours du processus de crédit. En outre, l'enregistrement des emprunteurs de microcrédit auprès du Bureau d'Information sur le Crédit du pays est également crucial car cela peut être utilisé comme moyen de dissuasion en cas de défaut de remboursement. Le non-remboursement d'un microcrédit pourrait donc être un frein dans l'accès aux crédits à l'avenir. Bien sûr, pour commencer, une meilleure identification des clients est nécessaire. Enfin, une meilleure intégration globale de l'écosystème de mobile money à la dynamique économique de la région, comme c'est actuellement le cas en Afrique de l'Est, est nécessaire.
A propos de l’auteur
Grakolet Arnold Gourène est le chargé de recherche de MFW4A. Il a de l'expérience dans la finance du développement comprenant l'analyse des marchés financiers et le financement des ménages et des entreprises. Il possède également une solide expérience en analyse des politiques et en recherche basée sur les faits. Avant de rejoindre MFW4A, il a travaillé avec la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (UNECA) au Maroc. A l'UNECA, il a aidé la Commission à formuler des politiques sur l'accès au financement des entreprises familiales et la finance durable en Afrique du Nord. Grakolet a également été professeur assistant à l'Université Jean Lorougnon Guédé de Daloa, en Côte d'Ivoire, où il a donné des cours en économétrie appliquée. Grakolet a obtenu un Doctorat en économie et finance de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal, où ses recherches ont porté sur l'intégration des marchés financiers africains à la finance mondiale.
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