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Pourquoi les IMF du monde arabe sont-elles réticentes à se transformer?

jan 07, 2019

Ce blog a été publié à l'origine en anglais et en arabe sur le site web du Portail FinDev.

Certains pointent les défis liés à la réglementation, d'autres évoquent la peur de la dérive vis-à-vis de la mission sociale originelle. Cependant, tout cela peut être surmonté.

Les transformations dans le secteur de la microfinance, initialement dominé par des ONG puis par des institutions financières réglementées à but lucratif, sont assez courantes dans le monde depuis la fin des années 90. En fait, les Institutions de Microfinance (IMF) transformées effectuent aujourd'hui la majeure partie des opérations de microfinance lorsque nous les mesurons en fonction du nombre de clients et de la taille du portefeuille. Les IMF qui ont poursuivi leur transformation l'ont fait pour de nombreuses raisons, notamment afin d'améliorer leur gouvernance et leur légitimité, diversifier leur offre de produits et favoriser l'accès au capital; ce qui se traduit par un effet de levier plus important et donc un potentiel d'impact social plus élevé.

Malgré les nombreux avantages, il y a eu très peu de cas de transformation institutionnelle dans le monde arabe et ceux dont nous avons connaissance ont principalement impliqué la transformation de programmes de microcrédit internationaux en institutions formelles de microfinance, pendant que bon nombre d'entre elles sont restées non réglementées.

Alors pourquoi les IMF du monde arabe sont-elles réticentes à se transformer? En termes simples, pour la majorité d'entre elles, il n'ya pas d'incitation à se transformer pour le moment. Nous avons récemment assisté à une vague de réformes réglementaires ouvrant la voie à l'entrée de nouveaux acteurs à but lucratif, commençant en Syrie (2008), au Yémen (2009) et au Soudan (2011); puis en Tunisie (2011) et en Palestine (2011), en Égypte (2014) et en Jordanie (2015). Ces nouvelles réglementations ont placé le secteur sous le contrôle de la banque centrale (Syrie, Yémen, Soudan, Jordanie et Palestine) ou d'autres entités (en Tunisie, l'autorité de contrôle de la microfinance et, en Égypte, l'Autorité de régulation financière).

Dans certains pays tels que la Syrie, le Yémen et le Soudan, les nouvelles réglementations ont permis aux IMF transformées de mobiliser l'épargne de leurs clients, ce qui les a essentiellement motivé à envisager une transformation. Toutefois, dans le reste de la région, la réglementation n'a permis aux institutions que de continuer à octroyer des crédits; ce qui a eu pour effet de freiner la mobilisation de l'épargne. Certains de ces pays, tels que la Tunisie, la Palestine et la Jordanie, ont tenté d'encourager les IMF à se transformer avec d'autres incitations, telles que l'augmentation du montant maximal des prêts en microfinance accordés aux institutions transformées par rapport aux ONG. Cependant, dans d'autres pays, les nouvelles réglementations n'offraient aucun avantage explicite aux entreprises à but lucratif par rapport aux ONG, mais créaient plutôt - probablement et involontairement - des effets dissuasifs en augmentant l'impôt sur le revenu, en doublant les frais de supervision, en rendant les opérations plus coûteuses et en imposant de plus grands obstacles à l'offre de produits.

Hormis l'aspect réglementaire, certaines des plus grandes IMF de la région hésitent à se transformer pour d'autres raisons.

Bon nombre des ces IMF craignent les risques de dérive de mission sociale; insinuant ainsi qu'en se transformant en une société à but lucratif, elles seront obligés de se comporter comme des prêteurs orientés vers le profit - les mêmes prêteurs qui ignoraient les populations à faible revenu et obligeaient les ONG de microfinance à servir les plus démunis.

D'autres sont dissuadées par les coûts inhérents à la transformation. Ceux-ci comprennent le coût de l'évaluation, les frais juridiques liés à la constitution d'une société à but lucratif et aux négociations liées à l'accord d'actionnaires, les taxes sur la vente du portefeuille commercial de l'ONG à la société à but lucratif et les impôts sur le revenu prélevés à la société à but lucratif.

Et beaucoup d'entre elles ont des préoccupations liées aux ressources humaines. Les institutions transformées en entreprises à but lucratif auront nécessairement besoin d'un ensemble de compétences différentes au sein de leur personnel, et devront identifier comment rémunérer ces ressources humaines ayant réussi à transformer l'institution en une entité à but lucratif, tout en harmonisant les mesures incitatives vis-à-vis du personnel avec les perspectives à moyen et long terme de l'institution.

Bien que ces préoccupations soient toutes valables, nous ne devons pas oublier qu'elles peuvent être surmontées. Il y a eu de nombreux cas de transformation réussis dans d'autres parties du monde. Les IMF qui ont été en mesure de gérer efficacement le processus de transformation ont étendu leur champ d'action à un plus grand nombre de personnes non-bancarisées ou sous-bancarisées - l'essence même du secteur de la microfinance -, tout en obtenant un accès au capital sous forme de dette et de fonds propres, afin de permettre une croissance continue de l'IMF. Ces institutions ont également pu bénéficier des avantages liés à des meilleures structures actionnariales et de gouvernance.

Nous aimerions également connaître vos avis sur les raisons pour lesquelles les transformations dans la région arabe ont été moins nombreuses que dans d'autres parties du monde. Quels changements voudriez-vous constater pour que la transformation de votre propre institution soit envisagée? N'hésitez pas à partager vos commentaires.

La récente publication de la SFI et de Sanabel intitulée "Transformer les institutions de microfinance dans le monde arabe: opportunités, défis et intérêts communs (EN) " présente une analyse approfondie de nombreuses questions abordées ici.


A propos de l'auteure

Karen Beshay est actuellement responsable des opérations au sein du programme MENA Microfinance Advisory, qui fait partie du groupe en charge des institutions financières (FIG) de la Société Financière Internationale (SFI). Karen a rejoint l'équipe dédiée à la microfinance en 2012 et a dès lors travaillé sur plusieurs projets de conseil en Égypte, au Liban et au Yémen. Karen a également apporté sa contribution à plusieurs travaux de recherche en collaboration avec Sanabel, le réseau régional de microfinance des pays arabes, sur les thèmes de la gestion des risques, des prêts aux Très Petites Entreprises (TPE) et de la transformation institutionnelle. Karen possède plus de cinq ans d’expérience dans le domaine du développement, y compris dans les domaines de la microfinance et du conseil lié à la soutenabilité des entreprises dans la région du Moyen-Orient. Karen est titulaire d’une maîtrise en économie du développement de la London School of Economics and Political Science.

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