Mobiliser les fonds de pension africains pour combler le déficit infrastructurel en Afrique
Ce blog a bénéficié des commentaires de David Ashiagbor, Coordinateur de MFW4A.
Une étude récente de la Banque africaine de développement (BAD) estime que l’Afrique doit investir chaque année entre 130 et 170 milliards de dollars dans les infrastructures afin de combler le déficit de financement régional qui s’avère persistant. Il se situe actuellement entre 68 et 108 milliards de dollars1. Ces besoins en investissement sont beaucoup plus importants que ceux des estimations précédentes, qui indiquaient que seulement 93 milliards de dollars étaient nécessaires pour les investissements dans les infrastructures tandis que le déficit de financement ne dépassait pas 31 milliards de dollars. Dans le même temps, les financements destinés aux infrastructures sur le continent ont diminué de 25%, passant de 83,3 milliards de dollars en 2013 à 62,5 milliards de dollars2 en 2016, selon le Consortium pour les infrastructures en Afrique (ICA).
Les gouvernements africains, les donateurs internationaux et d'autres organisations bilatérales ou multilatérales financent aujourd'hui plus de 75% des dépenses d’infrastructure sur le continent. Les contraintes budgétaires auxquelles font face les gouvernements, aussi bien à l’échelle africaine qu’internationale, signifient que ces sources de financement ne peuvent pas répondre efficacement aux besoins croissants du continent, comme en témoigne la diminution du financement accordé aux infrastructures (voir le graphique et le tableau ci-dessous). L'attention générale s’est dès lors portée sur la manière dont le secteur privé peut contribuer au financement des besoins d'infrastructure en Afrique. C’est dans cette perspective que le rôle des fonds de pension africains dans le financement des besoins d'investissement du continent suscite un intérêt croissant.
Source: “Tendances du financement des infrastructures en Afrique - 2016” - ICA (2017)
Les performances économiques, l’émergence d’une classe moyenne et les réformes des retraites mises en œuvre dans bon nombre de pays africains ont contribué à l’insertion de davantage de personnes dans les systèmes de sécurité sociale, et à la croissance des actifs sous gestion des fonds de pension à travers le continent. Price Waterhouse Coopers (PwC) estime que les actifs sous gestion des fonds de pension dans 12 marchés africains atteindront environ 1 100 milliards USD d'ici 2020, contre un total de 293 milliards USD en 20084. Des données plus précises sont difficiles à trouver, mais on estime que moins de 1% des actifs gérés sur le continent sont investis dans les infrastructures. Qu’est-ce qui explique ce faible niveau d’investissement et comment les gouvernements africains, les investisseurs institutionnels et les Institutions de financement du développement (IFD) peuvent-ils travailler ensemble pour tirer profit de la croissance de l'épargne à long terme afin de financer les besoins d'investissement en Afrique?
Les fonds gérés par les fonds de pension africains peuvent être une source viable de financement des infrastructures, à condition que ces fonds aient la capacité et la volonté d’investir dans cette classe d'actifs. Leur capacité à y investir est affectée par des obstacles liés à la réglementation – sont-ils autorisés à investir dans des actifs alternatifs? Si oui, sous quelles conditions et proportions? –, à leurs niveaux actuels d’actifs sous gestion ainsi qu’à leur compréhension du secteur. Quant à leur volonté d’investir dans cette classe d’actifs, elle dépend de leurs compréhension et évaluation des risques, de leur perception des infrastructures vis-à-vis de leurs politiques et stratégies d’investissement ainsi que de leur capacité à identifier les projets dans lesquels ils souhaitent s'engager.
La réglementation est même souvent citée comme le plus grand frein aux investissements des fonds de pension africains dans les infrastructures. Cependant, les réformes sur les principaux marchés du continent créent un environnement favorable qui permet aux investisseurs institutionnels locaux de participer au financement des infrastructures. A titre illustratif, le Nigeria permet aux gestionnaires de fonds de pension d'investir jusqu'à 5% de leurs actifs sous gestion dans les fonds dédiés aux infrastructures, et 15% dans les obligations d'entreprise dédiées au financement de projets d’infrastructure5. Toutefois, selon la National Pensions Commission (PenCom), en mars 2018, seulement 0,08% des actifs sous gestion étaient investis dans des obligations dédiées aux infrastructures tandis que 0,01% l’étaient dans des fonds d’infrastructure au Nigeria6.
Certains analystes affirment que les faibles niveaux d'investissement dans ces classes d'actifs sont dus à des obstacles réglementaires tels que l'interdiction de prises de participations directes dans des firmes et les limitations imposées aux investissements transfrontaliers. Selon eux, les régulateurs devraient encourager les fonds de pension à utiliser des actifs alternatifs comme les infrastructures et les fonds de capital-investissement en tant qu'outil de diversification des risques. Par ailleurs, ils soutiennent également que les limitations liées aux investissements transfrontaliers produisent exactement l'effet inverse. Les régulateurs se défendent en mettant en relief leur mission fondamentale qui consiste à protéger l’épargne de retraite de leurs concitoyens; d’où le caractère inopportun d’un accès illimité des fonds de pension à des classes d’actifs que ni ces investisseurs institutionnels ni les régulateurs ne maîtrisent. Il suffirait de faire une rétrospection sur les origines de la crise financière mondiale pour comprendre les dommages éventuels qui résultent de tels investissements.
Pour investir avec succès dans les infrastructures, les fonds de pension africains ont besoin de ressources adéquates. En raison des actifs sous gestion dans des pays comme le Nigeria, qui croissent de près de 30% par an et du fait que moins de 5% de la population d’Afrique subsaharienne est couverte par les régimes de retraite, il existe un potentiel élevé de croissance pour ces fonds de pension. Les chiffres de l'industrie mondiale cachent de grandes variations à l’intérieur et entre les pays. En effet, la fragmentation de l'industrie est un problème majeur dans de nombreux pays, avec des actifs répartis sur des dizaines de petits fonds de pension; signifiant ainsi que ces fonds ne peuvent réaliser que des investissements minimes dont les tailles sont largement inférieures à celles de nombreux projets d'infrastructure.
Il faudrait également s’attaquer aux facteurs qui influencent la volonté des fonds de pension africains d’investir dans le financement des infrastructures, afin de libérer leur potentiel en la matière. Le premier d'entre eux se rapporte à la méconnaissance de la classe d'actifs dédiés aux infrastructures sur le continent. Même en Afrique du Sud, avec ses marchés financiers plutôt sophistiqués, peu de fonds de pension ont l'expérience de l'investissement dans les infrastructures. Ainsi, les fonds de pension, les régulateurs et les autres parties prenantes doivent disposer d’informations appropriées leur permettant d’évaluer efficacement la manière dont les investissements dans les infrastructures peuvent s’inscrire dans leurs stratégies et objectifs d’investissement.
Deuxièmement, il convient de remédier à la rareté des actifs à investir et à la pénurie correspondante de véhicules appropriés pour ce faire. C'est un sujet familier pour bon nombre d’analystes. Cependant, jusqu'à une période récente, peu d'efforts ont été déployés pour comprendre la propension au risque, le cadre réglementaire et les perspectives de rendement des fonds de pension africains. L'hypothèse qui était faite considérait que ces critères étaient identiques à ceux des autres catégories d'investisseurs. Le résultat est que de nombreux projets présentés aux fonds de pension africains aujourd'hui ne suscitent pas leur engouement à y investir. En bref, cette approche-standard de placement de produit financier auprès des fonds de pension doit être transformée en une nouvelle stratégie visant à concevoir des solutions d'investissement sur mesure pour les fonds de pension africains.
Les actions en faveur de ce changement de paradigme doivent tenir compte à la fois de l’offre et de la demande d’investissement des fonds de pension dans les infrastructures. Les solutions potentielles incluent, entre autres, des interventions ciblées dans le développement de projets d’infrastructure et de fonds spécialisés dits « Special Purpose Vehicle – SPV », des mécanismes de partage des risques et des possibilités de co-investissement plus traditionnelles via des plates-formes d’investissement. Dans l'ensemble, favoriser l'échange de connaissances et le partage d'expériences entre les parties prenantes du secteur, notamment les fonds de pension, les régulateurs et les gestionnaires d'actifs, est essentiel pour mobiliser les capitaux institutionnels au profit du financement des infrastructures en Afrique.
Il n’y a aucune raison que les fonds de pension africains échouent à jouer un rôle plus important dans le financement à moyen et long terme de la transformation infrastructurelle du continent, si leurs cadres réglementaires, leur gouvernance et leurs capacités sont suffisamment améliorés afin qu’ils puissent évaluer et gérer efficacement les risques associés aux investissements dans une telle classe d’actifs.
[1] Perspectives économiques en Afrique 2018, Banque africaine de développement.
www.afdb.org/fileadmin/uploads/afdb/Documents/Publications/African_Economic_Outlook_2018_-_FR.pdf
[2] Tendances du financement des infrastructures en Afrique – 2016 (ICA). https://www.icafrica.org/fileadmin/documents/Annual_Reports/IFT_2016_annual_report_final_FRE.pdf
[3] Les membres de l’ICA incluent entre autres les pays du G8, la Banque africaine de développement, la banque de développement de l’Afrique australe, la Banque mondiale, la Commission Européenne et la Banque européenne d’investissement (BEI).
[4] Source : Africa Asset Management 2020 - Rapport produit par Pwc et qui examine l’industrie de la gestion d’actifs dans 12 pays africains (Algérie, Angola, Botswana, Egypte, Ghana, Kenya, Maurice, Maroc, Namibie, Nigeria, Afrique du Sud, Tunisie). http://www.amafrica2020.com/amafrica2020/docs/am-africa-2020.pdf
[5] Réglementation sur l’investissement des actifs des fonds de pension (PenCom). 17 décembre 2012.
[6] Rapport mensuel de la PenCom. Mars 2018. https://www.pencom.gov.ng/wp-content/uploads/2018/05/Summary-of-Pension-Fund-Asset-RSA-Registration-as-at-31-March-2018.pdf
A propos des auteurs
Arnaud Floris est en charge du développement du secteur financier au sein du Partenariat Making Finance Work for Africa (MFW4A). Il s'occupe plus spécifiquement des programmes et initiatives liés à la finance à long terme, et possède une solide expérience de travail en Europe et en Afrique dans les domaines de la mobilisation des ressources, de la gestion et du développement stratégique au sein d'institutions de financement du développement et du secteur privé. Avant de rejoindre MFW4A, Arnaud a travaillé au sein du département en charge de la mobilisation et de l'allocation des ressources de la Banque africaine de développement, où il a activement participé au processus de gestion du Fonds africain de développement, impliquant plus de 100 parties prenantes, 54 pays bénéficiaires et un budget annuel de 7,5 milliards de dollars.
Yves Kra est chargé de recherche adjoint au sein de l'équipe de gestion de connaissances de MFW4A. Entre autres missions, il évalue les profils des secteurs financiers des pays africains dont il réalise des rapports synthétiques. Il effectue également des travaux de recherche sur demande pour le compte du Secrétariat de MFW4A et ses institutions-partenaires, comme la BEI, la BAD et l'AFD. Yves détient un doctorat en Economie du développement de l'université Paris XIII, soutenu en 2017 dans le cadre d'un travail de recherche sur la complémentarité entre les banques et les institutions de microfinance dans les pays de l'UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine). Ses principaux centres d'intérêt portent sur le financement du développement, la microfinance, le secteur bancaire et l'économétrie appliquée aux pays en développement.
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