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Microfinance islamique : Quel modèle de financement pour favoriser la croissance économique en Côte d’Ivoire ?

mar 09, 2018
Mohamed Agrebi , Senior Operations Officer

À la croisée de la microfinance classique et des principes de la finance islamique, la « microfinance islamique » est un marché en plein essor qui permet à des millions de personnes défavorisées, de musulmans et autres, d’accéder à des services financiers innovants qui visent à assurer le bien-être de la population. Les principes de la finance islamique, simples et clairs, considèrent, entre autres, que l’argent n’a pas de valeur intrinsèque, et que les risques doivent être partagés par les deux parties. Il s’agit d’un système économique qui repose principalement sur 5 piliers qui sont: (i) l’interdiction de l’intérêt et de l’usure, (ii) l’interdiction de l’incertitude, (iii) l’interdiction du financement des activités illicites, (iv) le partage des pertes et des profits, et (v) l’adossement à un actif tangible.

La microfinance islamique par principe se démarque des autres modèles de (micro) financement par ses offres de produits financiers accessibles et adaptables à tous les secteurs. En effet, cette industrie contribue à financer des projets viables via le financement participatif, ce qui élargit les possibilités de réalisation de projets d’investissement et favorise la croissance économique. Aujourd’hui en Côte d’ivoire, on distingue deux secteurs clés au cœur de la croissance économique : le secteur agricole et les Petites et Moyennes Entreprises (PME). Ces deux secteurs contribuent respectivement à hauteur de 25% et 18% du PIB national, et emploient plus que 70% de la population active. S’agissant du secteur agricole, les producteurs agricoles sont principalement installés dans le nord du pays, majoritairement peuplé de musulmans. Durant les dernières années, la Côte d’ivoire s’est illustrée comme étant le premier producteur mondial de plusieurs produits agricoles tels que le cacao, les noix de cajou, la cola et plusieurs autres productions vivrières. Ce secteur emploie plus de la moitié de la population active. Néanmoins, seules 13% des institutions de microfinance conventionnelle sont présentes dans ces régions, et aucune IMF islamique n’y est installée.

En matière de financement du secteur agricole, la microfinance islamique offre des produits très adaptés à ce type d'activités, comme par exemple, le produit «Salam». Il s’agit d’un contrat dans le cadre d’une vente à terme à paiement anticipé. Dans un tel accord, le vendeur est dans l’obligation de livrer une marchandise spécifique à l’acheteur à une date future déterminée, en échange d’un paiement effectué en totalité à la conclusion du contrat. Parmi les avantages de cet instrument financier, les producteurs agricoles bénéficieront non seulement de l’absence totale de taux d’intérêt, et du partage de profits et de pertes avec le financier, mais aussi d’un apport monétaire direct pour combler les besoins de financement du fond de roulement et de certaines charges d'exploitation telles que les salaires, les impôts et les taxes. A ce titre, le Salam se présente comme un moyen idéal de financement de certains types d'activités économiques notamment, entre autres, l'agriculture, l'artisanat, et les PME. Quant au secteur des PME, il constitue aujourd’hui 80% du tissu économique ivoirien et 18% de la richesse nationale. Au regard de ces statistiques, il convient de dire que le développement de la Côte d’Ivoire passe nécessairement par ce secteur. Le financement de l’activité marchande est au cœur de la finance islamique, dont il constitue même la raison d’être.

Les Institutions de Microfinance (IMF) islamiques disposent d’une panoplie de modèles et d’outils de financement participatif tels que la Moudarabah et la Moucharakah qui s’adapteraient facilement aux besoins des PME. Dans un financement de type Moudarabah, la banque peut prendre en charge le financement total de l’investissement – en intervenant comme associé. Ce type de financement convient parfaitement aux PME nécessitant un investissement d’amorçage. Quant au type Moucharakah, il s’agit d’un contrat entre deux (ou plusieurs) parties pour le financement d’un projet dont les pertes ou les profits sont distribués au prorata des contributions respectives au capital. La relation entre l’IMF islamique et le client, régie par un contrat du type Moucharaka, vise essentiellement à financer un projet d’investissement jugé rentable et compatible aux principes de la finance islamique. Les fonds ainsi nécessaires font l’objet d’un apport des deux parties contractantes qui seront solidaires en cas de perte et partageront les profits si l’issue de cet investissement est un gain.

Ainsi, la microfinance islamique représente un grand potentiel pour répondre aux besoins de plusieurs secteurs économiques à travers l’utilisation des instruments de financement innovant et participatif. Néanmoins, le secteur de la microfinance islamique est embryonnaire en Côte d’ivoire. Il est constitué principalement de deux acteurs que sont Raouda Finance, basée à Abidjan, capitale économique du pays, et Al-Barakat, basée à Daloa, ville du centre ouest du pays. En plus du problème de répartition géographique sur le territoire ivoirien (par exemple, Raouda Finance est représenté seulement au sud de la Côte d’Ivoire à travers ses 4 agences), ces IMF islamiques font face à de nombreux défis majeurs comme l’inexistence d’un cadre règlementaire adéquat tenant compte des spécificités de la finance islamique, l’insuffisance de ressources et le manque de compétences.

De plus, les activités des IMF islamiques sont généralement entravées par un cadre règlementaire qui ne prend pas en compte les spécificités de leurs opérations, bien que les autorités ivoiriennes tolèrent jusque-là leurs activités. En outre, la tentation de recours au financement conventionnel est très palpable, vu l’insuffisance des ressources de ces IMF islamiques pour satisfaire la demande de plus en plus grandissante de financement. Il apparaît en général qu’il existe également un défaut de compétences manifeste des agents des IMF, relativement à certains aspects complexes des opérations financières islamiques, comme le Partage de Pertes et de Profits (3P). En effet, les solutions financières basées sur le 3P nécessitent une bonne maîtrise de l’évaluation et de la gestion des risques.

Par ailleurs, les agents opérant dans les IMF islamiques ont reçu des formations en finance conventionnelle et, en conséquence, utilisent un lexique inadapté comme: « nous pouvons vous octroyer un prêt qui s’élève à… », « le taux d’intérêt sera de l’ordre de…». La microfinance islamique est un paradigme financier capable de déclencher une effervescence du paysage financier ivoirien, et, surtout, de favoriser une croissance économique soutenue du pays. Mais son développement dépend largement de la volonté politique et économique des décideurs du pays.
 


A propos de l'auteur

Mohamed Agrebi est Chargé d'opérations senior de l'équipe du Secrétariat de MFW4A, initiative logée à la Banque africaine de développement (BAD). Il y exerce depuis 2010, et gère par ailleurs les initiatives et activités liées au financement islamique au sein de MFW4A. Mohamed est titulaire d'un Master en Finance Islamique, obtenu à l'Ecole Supérieure des Sciences Economiques et Commerciales de Tunis. En 2017, il a également rédigé un mémoire de recherche sur les perspectives de la microfinance islamique en Côte d'Ivoire.

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