L'odeur du café
oct 29, 2013
Nous faisons tous notre possible pour contribuer à l'amélioration de ce monde.
Dans le secteur agricole, nous essayons chaque jour de mettre au point des solutions innovantes de financement, de production de cultures et de commercialisation de nouvelles solutions pour aider les populations pauvres à se libérer de la pauvreté et le l'illettrisme. Nous combinons toutes ces activités en croisant trois ou quatre indicateurs chiffrés différents, qui permettent notamment de protéger l'environnement, d'aider les minorités et de permettre l'accession à l'autonomie des personnes qui selon nous en ont besoin.
De plus, nous avons fait des choix sur des sujets comme la limitation des risques, l'énergie, les transports, l'eau, le stockage, les nouvelles semences, les nouvelles cultures, les nouveaux pesticides et herbicides ,la micro-finance, le financement agricole, les services financiers pour les familles, la littératie et la numératie. Et pourtant, nous restons encore loin du compte en termes de réalisation de nos objectifs.
L'un de nos derniers modèles est la mise en place de la chaîne de valeur agricole, de la rentabilité et du financement. Nous avons réalisé que pour produire des aliments et pour pouvoir en vivre autrement que pour s'en nourrir directement, il était nécessaire d'améliorer les connexions commerciales. Nous avons pris acte de la nécessité de renforcer non seulement la production mais aussi l'accès aux marchés et à la clientèle, de répondre aux besoins et aux souhaits de ces marchés, que ces besoins soient des besoins directs réels ou des besoins dérivés.
Nous travaillons tous sur ces questions avec application, en utilisant les meilleurs outils dont nous disposons et en mettant au point des pratiques idéales. Pourtant, plus nous accumulons d'expérience en tant que conseillers, donateurs et développeurs de solutions, plus nos systèmes hyper-sophistiqués semblent être finalement assez peu compréhensibles ou accessibles aux personnes dont nous espérions qu'elles les utilisent.
C'est ainsi que dans de nombreux cas, lorsque les financements des projets ou des programmes de nos donneurs sont épuisés, les projets pilotes correspondants s'effondrent et les personnes que nous cherchions à aider reviennent finalement à leurs anciennes pratiques qui, après tout, après des milliers d'années d'utilisation, ont fait leurs preuves, n'est-ce pas ?
Et nous regardons impuissants notre réalisation laborieuse repasser des tracteurs et des motoculteurs aux houes et aux charrues tirées par des bœufs, et des semences à hauts rendements aux semences traditionnelles ainsi qu'aux méthodes de culture associées. Peut-être que certaines fermes insérées dans la chaîne de valeur, disposant de contrats avec des industriels de la nourriture et des boissons réussiraient à survivre avec les nouvelles méthodes et que ce sont celles-ci qui pourraient mettre en place le processus de sélection de ceux qui sont le mieux adaptés, auquel nous nous sommes habitués dans notre système économique. Les " latifundia " de l'antiquité romaine resurgissent sur la scène de la production, de puissants traders intégrés dans une chaîne de valeur et une chaîne de production s'intéressent aux marchés rentables, laissant le reste survivre comme il peut. Pour faire concurrence à ces organisations extrêmement efficaces et hautement productives en partie parce qu'elles ont baissé leurs coûts, nous essayons d'amener de petits producteurs-exploitants (les agriculteurs et leurs PMME des chaînes de production agroalimentaires) à augmenter leur efficacité, améliorer leur compétitivité, la quantité et la qualité de leurs produits et de conserver des prix bas. D'un autre côté, nous souhaitons que le secteur agricole qui emploie actuellement tant de personnes dans le monde fournisse davantage d'emplois, qu'il augmente les revenus et le niveau de vie et qu'il ralentisse l'exode rural qui modifie tant l'équilibre du monde.
Prenons donc le temps une minute de réfléchir à ce " modèle d'efficacité et de compétitivité " et sur sa capacité à répondre à nos besoins. Si nous regardons autour de nous, nous voyons de nombreux marchés sur lesquels la majeure partie des ventes, de la production et des bénéfices est concentrée entre les mains de quelques sociétés multinationales qui ont les moyens de mobiliser les ressources humaines, la technologie et les financements permettant de produire des produits abordables au moment et à l'endroit où les consommateurs les veulent. Ce processus est facilité par la concentration de la population dans les villes car la tendance à l'exode rural continue, ainsi que par les chaînes de supermarchés qui décident des produits à proposer et des normes à respecter.
Pouvons-nous dans ces conditions parvenir à la sécurité alimentaire de la manière que nous cherchons à mettre en place et qui consiste à ce que tout le monde puisse se procurer à tout moment de la nourriture à un prix acceptable, en quantité suffisante, dans le respect de conditions de sécurité et proposant une bonne valeur nutritionnelle, afin de pouvoir mener une vie saine et active ?
Est-ce que nous disposons à l'heure actuelle des moyens de contribuer à la coordination des systèmes, des processus et des structures en place afin de garantir que ceci ait de fortes chances de se produire ? Est-ce que nous pensons petit, grand, modulaire, intégré ou est-ce que nous pensons dans toutes les directions à la fois ? Est-ce que nous devons changer notre approche ? Que devons-nous penser de l'intérêt croissant porté à la nourriture considérée comme une autre catégorie d'actif permettant à nos investisseurs de spéculer, de diversifier leurs placements et d'obtenir les rendements demandés par les marchés financiers pour leurs portefeuilles ? Est-ce que la nourriture, son commerce et son prix sont à placer sur le même plan que le pétrole, l'or, les actions à faible capitalisation, les bons du trésor et les placements hypothécaires ?
Comment pouvons-nous équilibrer le phénomène de concentration des entreprises qui se produit lors des économies d'échelle réalisées dans les chaînes de valeur existantes (qui sont très compétitives, intensives en termes de capitaux et de technologie, qui utilisent moins de main-d'œuvre et un petit nombre de variété de semences cultivées de manière intensive) en laissant une place aux producteurs d'aliments à petite échelle, faible rendement et coût élevé qui nourrissent et emploient tant de personnes dans le monde ?
Le moment n'a jamais été aussi bien choisi qu'aujourd'hui pour nous autoriser un éclair de conscience, pour sentir l'odeur du café et pour faire le point. Les récessions, les ralentissements économiques et les coupes budgétaires nous forcent à leur manière à réfléchir et à porter nos efforts sur ce qui nous est nécessaire pour rester dans la course et pour survivre dans ce monde qui est le nôtre.
Qu'en pensez-vous ?
L'auteur a travaillé dans les domaines de l'investissement et du développement agricole, notamment sur le financement de la chaine des valeurs, pendant plus de dix ans en Afrique et en Asie. Il est actuellement impliqué dans la recherche et l'implémentation, ainsi que la formation, des outils de réduction des risques en vue d'accroitre les financements à destination de la production et du traitement agricole axés sur les petites et moyennes entreprises dans le financement de la chaine des valeurs au sein des marchés émergents.
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