Blogretour

L’inclusion financière fonctionne t-elle en Afrique ? Un regard provocateur de Milford Bateman sur l’inclusion financière, à travers l’exemple Sud-africain.

avr 07, 2015
Il n'y a pas si longtemps, la communauté du développement international a cru avoir trouvé la réponse au problème endémique de la pauvreté en Afrique
: le modèle du microcrédit. De nombreux programmes de microcrédit ont été lancés dans les années 90 avec pour objectif la réduction de la pauvreté en stimulant une trajectoire de développement des microentreprises locales qui devait transformer l'Afrique «
par le bas
». Malheureusement, ce mouvement a été amorcé en Afrique au moment où partout ailleurs dans le monde, on commençait à comprendre que le microcrédit ne fonctionnait pas de la manière espérée, et que tous les arguments avancés en faveur du microcrédit reposaient en fait «
sur du sable
».
Plus récemment, une équipe constituée de certains des plus éminents spécialistes mondiaux de l’évaluation a publié un rapport sur plusieurs études faites ces dernières années en utilisant la supposée méthodologie la plus fidèle d'essais randomisés contrôlés (ERC) et sa principale conclusion a été que le microcrédit n'a finalement aucun effet positif. Résultat qui fait pour le moins l'effet d'une douche froide, indiquant que «
les études n'ont trouvé aucune preuve, ni même rien qui puisse nous amener à penser qu'il conduise à une baisse de la pauvreté ou à une amélioration significative des conditions de vie. Il n'existe pas non plus de preuve tangible d'amélioration des marqueurs sociaux
» (Banerjee, Karlan et Zinman 2014
: p 17 – les italiques ont été ajoutés).
Toutefois, le soutien de ce modèle défectueux de microcrédit n'a pas complètement disparu. L'industrie du microcrédit a été maintenue en vie en «
modifiant ses objectifs
». Au lieu de fournir des microcrédits aux pauvres pour résoudre la pauvreté et le sous-développement, les pays en voie de développement – et particulièrement les pays africains – ont reçu pour consigne de soutenir les programmes de microcrédit dans le cadre d'un objectif beaucoup plus large «
d'inclusion financière
». Aujourd'hui, la communauté internationale du développement affirme qu’une des clés du développement est de favoriser l’accès au microcrédit, à un compte courant, une carte de crédit, un système de paiement par téléphone portable, etc.
Le problème est ici est que les preuves pour justifier de l’efficacité de l'inclusion financière, sont
d’après moi encore plus faibles que celles utilisées pour le modèle précédent de
microcrédit.
Premièrement, il n'existe à mon sens pratiquement aucune étude sérieuse ayant établi un lien de causalité entre l'inclusion financière et «
davantage de microcrédit
» et un impact local positif ou le développement durable. En revanche, la plupart des études utilisent la disponibilité du microcrédit (et d'autres services financiers) comme un marqueur significatif du «
succès
» des programmes d'inclusion financière. Elles confondent ce faisant un marqueur avec une étude d'impact. Qui plus est, deuxièmement, il est extrêmement inquiétant que dans tous les pays où il est indiscutable que l'inclusion financière a été la plus rapide et la plus profonde – notamment, au Mexique, au Pérou, au Bangladesh, en Bosnie – l'explosion du surendettement qui en a été la conséquence a été extrêmement dommageable au
développement, non seulement pour les pauvres mais pour tous.
Si nous voulons réfléchir à l'avenir de l'inclusion financière en Afrique, nous pouvons nous tourner utilement vers le pionnier incontestable dans ce domaine
: l'Afrique du Sud. Après la chute de l'apartheid, la communauté internationale du développement partageait l'intime conviction qu'il était possible de résoudre les problèmes les plus graves dans l'Afrique du Sud post-apartheid – notamment le chômage extrêmement élevé et les faibles revenus des communautés noires d'Afrique du Sud
- en développant le microcrédit et en augmentant considérablement le nombre des entrepreneurs individuels. Après des débuts hésitants et même une légère «
fonte
» du secteur du microcrédit en 2002, il a fallu relancer la publicité faite au microcrédit sons l'appellation visiblement plus vendeuse de «
l'inclusion financière
». Et cette fois-ci, des conséquences encore plus positives sur le développement en étaient attendues.
Et que s'est-il passé
? Malheureusement, comme je l'ai expliqué en détail dans un autre document, cette expérience a été désastreuse pour les pauvres d'Afrique du Sud.
Le premier problème est historique. Sous le régime de l'apartheid, la plupart des possibilités d'affaires à haut rendement étaient réservées à la communauté blanche d'Afrique du Sud, alors que les noirs sud-africains n'avaient le droit d'exercer que des activités de vente et de service de base dont les autres membres de leur communauté avaient besoin pour survivre. Cet état de fait impliquait principalement qu'il était très peu probable que de nombreuses microentreprises informelles puissent bourgeonner dans la période suivant immédiatement la fin de l'apartheid. Et c'est exactement ce qui s'est passé. Les récents programmes de microcrédit n'ont permis de créer qu'un tout petit nombre de nouveaux emplois,
en grande partie parce que les nouveaux arrivants ont repris des affaires existantes, dans de nombreux cas des microentreprises en difficulté, ce qui les a conduits à supprimer des emplois ou à fermer boutique. Parmi ces nouveaux arrivants, nombreux ont été ceux qui ont également fait rapidement faillite. Globalement, la concurrence accrue que le microcrédit a apportée a réduit les chiffres d'affaires et les marges dans tout le secteur des microentreprises, et elle a exercé une pression sur les prix des marchés locaux . La combinaison de ces facteurs a finalement conduit à une baisse réelle de 11
pour cent des revenus des auto-entrepreneurs entre 1997 et 2003.
Deuxièmement, quand la vaste majorité des pauvres s'est rendue compte qu'il n'existait pas de véritable possibilité de survie dans la micro-entreprise, ils se sont inévitablement tournés, on pourrait dire cyniquement, vers l'utilisation du microcrédit pour assouvir leurs besoins immédiats de consommation, espérant peut-être les rembourser ultérieurement avec une rentrée financière exceptionnelle ou en utilisant d'autres ressources. Mais les prêts accordés par les institutions de microcrédit étaient trop souvent très élevés (de 60 à
80
% par an). En 2012 seuls six pour cent du volume total des microcrédits contractés cette année là ont été utilisés pour des raisons professionnelles. En fin de compte, cette évolution a plongé les pauvres d'Afrique du Sud dans un endettement incroyable dans lequel, comme les statistiques de 2014 d'Afrique du Sud l'ont documenté, «
plus de 9 millions de Sud-Africains – la moitié de la population active – (...) se débat avec le surendettement et nombreux sont ceux qui pour payer leur dette contractent de nouveaux crédits, s'enfonçant ainsi
plus profondément dans la pénurie.
»
Enfin, le rapide développement du projet d'inclusion financière en Afrique du Sud a indiscutablement détourné les maigres ressources financières de leurs utilisations à (plus) haute productivité vers des usages plus futiles et moins productifs comme le commerce de détail. De nombreuses banques qui ont réduit la surface de leurs crédits pour proposer des microcrédits ont admis avoir mobilisé des ressources financières supplémentaires au détriment de leurs programmes de prêt aux PME. Par conséquent, le secteur informel des micro-entreprises a connu récemment une croissance rapide du fait, entre autres, de l'offre surabondante de microcrédits, alors que le secteur des PME –
secteur le plus important pour la croissance et l'enrichissement technique de l'économie locale – est en souffrance du fait du manque de capitaux abordables. Pis encore, le peu de croissance qui a été enregistré dans le secteur déclaré des PME l'a été en grande partie dans le secteur à faible croissance et à fort taux de rotation des services, comme celui des personnels de sécurité et de nettoyage. Si on ajoute le paradoxe anti-développement qui est apparu en Afrique du Sud, le ministre actuel du commerce et de l'économie, Rob Davies, a souligné la fait que «
l'économie (sud-africaine) est caractérisée par une financiarisation extensive, mais seule une infime partie des investissements alimente les secteurs productifs
»
(j'ai ajouté les italiques)
l'expérience sud-africaine du concept d'inclusion financière a été selon moi négative. On peut juste espérer que les autres pays africains qui prennent le même chemin ou qui y sont entraînés en tirent les leçons et que les autres institutions financières basées sur les communautés et disposant d'expériences réussies du développement local dans de nombreux autres pays, comme les plate-formes de crédit, les coopératives financières, les banques coopératives et les banques de développement locales/régionales gérées par les États seront davantage écoutées à l'avenir.
Milford Bateman est consultant indépendant sur le développement économique local, depuis 2005 il intervient comme Professeur d'économie à Juraj Dobrila, à Pula University, en Croatie et depuis 2013 comme Professeur associé au département recherche sur le développement à St Marys University, à Halifax, au Canada. Il travaille actuellement à l'UNCTAD, principalement sur les questions de financements locaux
et sur les politiques agro-alimentaires locales en Éthiopie.

Décharge:
Cet article représente l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue du Secrétariat de La Finance au Service de l'Afrique.

Your comment

Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.