Les vertus de la mobilisation de l’épargne pour le développement économique de l’Afrique
nov 29, 2010
L’Afrique subsaharienne a continuellement affiché le taux d’épargne le plus faible du monde en développement. Le taux d’épargne intérieur brut moyen1
en Afrique subsaharienne était de 16% du PIB en 2008 contre 22% en Amérique latine et dans les pays des Caraïbes, et de 35% du PIB en Asie du Sud-est. Bien que cette situation varie considérablement d'un pays à l’autre, certains pays affichant des taux d'épargne intérieure modestes [par ex. la Guinée (3%), le Burundi (4%), le Mozambique et le Ghana (7%)] et d’autres enregistrant des taux d'épargne plutôt remarquables [par ex. le Lesotho (22%), le Rwanda (27%) et le Mali (28%)]2 , la réalité demeure qu’il est indispensable d’accroître les taux d'épargne en Afrique à des niveaux compatibles avec le développement économique durable, à savoir
supérieur à 25% du PIB.
Pourquoi la plupart des pays africains n’ont pas réussi à atteindre des taux d’épargne élevés ?
Les causes du problème sont bien examinées dans la littérature économique. L'épargne a longtemps été réprimée par des taux d'intérêt faibles et administrés, ainsi qu’une forte inflation dans de nombreux pays. Les taux d'intérêt réels négatifs ont véritablement découragé la monétisation de l’épargne et à l’utilisation des institutions financières formelles par les populations. En revanche, ils ont favorisé l'épargne en nature (ex. bétail, accumulation des stocks, etc.). Alors que nous pensions que toutes ces histoires relevaient désormais du passé, beaucoup de gens ont néanmoins vu leurs économies partir en fumée avec l'hyperinflation comme récemment au Zimbabwe. Toutefois, il convient de
reconnaître que les mesures de libéralisation financière ont permis de résoudre ce problème dans la plupart des pays.
Cependant, ce qui n'a pas beaucoup évolué c’est le peu d’attention que les responsables politiques africains accordent à la mobilisation de l'épargne. La forte dépendance à l’égard de l'aide étrangère pour financer les besoins de développement a certainement joué un rôle dans cette attitude. A l’origine, l'aide était censée compléter les ressources financières internes afin de stimuler les efforts de développement et d’aider les pays à sortir de la pauvreté. Mais, elle a plutôt fini par étouffer l'épargne intérieure et à créer une dépendance en Afrique. Contrairement à l’interprétation répandue de la «théorie du cercle vicieux», force est d’admettre qu’aucun pays n'est en effet trop pauvre pour épargner. Les études menées dans le domaine de la microfinance ont mis en exergue chez les populations démunies des pratiques d’épargne très variées. Ces faibles dépôts ont d’ailleurs constitué des filets de protection sociale pour ces populations lors des crises liées à la hausse des prix des denrées alimentaires et du pétrole en 2008 ; étant donné que dans de nombreux pays africains, les institutions de microfinance et les caisses d'épargne ont connu une chute de leurs avoirs en dépôt.
Comment faut-il donc exploiter ce potentiel et créer une dynamique pour la mobilisation de l'épargne ?
Accroître la sensibilisation au niveau des décideurs
Une prise de conscience accrue des décideurs quant au fait qu’un faible taux d’épargne intérieure constitue un frein à
la croissance économique est indispensable. La vision du Kenya à l’horizon 2030 reconnaît la nécessité de relever le taux d’épargne intérieure au dessus de 30% pour garantir une croissance économique durable à deux chiffres. En Afrique du Sud, un Institut de l’Epargne (Savings Institute) a été crée pour promouvoir les valeurs de l’épargne et inverser la tendance baissière observée avec le recul du taux d’épargne domestique de 26% dans les années 1980 à 16% en 2008. Dans le même ordre d’idées,
le C103 a souligné la nécessité de mobiliser le potentiel d'épargne inexploitée dans le cadre des efforts nationaux visant à accroître la mobilisation des ressources intérieures4.
L’approfondissement des secteurs financiers
Il s’agit d’un large éventail de changements transformationnels susceptibles d’influencer positivement les taux d'épargne. Les efforts visant à réduire les obstacles (par ex. la distance jusqu’à une agence bancaire, les soldes minimum élevés, l'illettrisme financier, les exigences disproportionnées en matière de connaissance de la clientèle, etc.) permettent certainement d’élargir l’accès aux services financiers. Au niveau institutionnel, l'émergence d'intermédiaires financiers non bancaires tels que les compagnies d'assurance et les fonds de pension constitue un facteur déterminant pour le développement de l'épargne contractuelle, tandis que les institutions de microfinance et les caisses d'épargne sont essentielles pour la collecte de la petite épargne.
En ce qui concerne les produits, il importe d’exploiter les transferts des migrants et les fonds disponibles dans les puces de téléphone dans le cadre des services de Mobile Banking, pour accroître l'épargne. Par ailleurs, l’amélioration des cadres réglementaires et de supervision permet également de renforcer et préserver la confiance dans le système financier ; ce qui favorisera certainement l'épargne. Certains pays ont élaboré des schémas pour la mise en place des systèmes de garantie des dépôts, bien souvent considérés comme de véritables mécanismes de protection des épargnants. Enfin, l'infrastructure financière devrait être améliorée pour faciliter l'intermédiation financière.
La demande pourraient-elles induire les réformes du côté de l’offre ?
John Hicks (prix Nobel d’économie en 1972) soulignait que le véritable défi à relever est d’établir le lien entre l’épargne potentielle et l'investissement réel. Libérer le potentiel de l'épargne n'est pas une fin en soi. Le plus important consiste à créer des conditions propices à une intermédiation financière adéquate. Si l'environnement permet aux banques d’augmenter les prêts aux particuliers et aux entreprises, elles mettront certainement en œuvre des stratégies agressives pour la mobilisation de l'épargne. De même, les gouvernements stimuleraient la mobilisation de l'épargne s’ils recouraient davantage aux marchés intérieurs pour le financement de leurs propres besoins. Nous mettons entre parenthèses le débat sur l’«effet d'éviction» potentiel que cela pourrait induire sur l'investissement privé et sur « les déficits budgétaires ». L’analyse est faite uniquement par rapport à la dette extérieure considérée comme alternative. Il est admis de tous que les économies africaines sont particulièrement vulnérables aux chocs extérieurs, ce qui rendrait rapidement insoutenable le fardeau du service de la dette en devises.
Somme toute, les vertus de l'épargne pour le développement économique sont incontestables. L'Afrique devrait par conséquent s'engager sur la voie suivie par les économies des pays industrialisés et émergents.(1)
(2)
(3)
Dr. Hugues Kamewe Tsafack est actuellement Chargé de Relations avec les Parties Prenantes au Secrétariat de MFW4A. Avant de rejoindre le Secrétariat, il a travaillé pendant 10 ans à la World Savings Banks Institute (WSBI) en tant que Conseiller au Développement du Secteur Financier, responsable de la région Afrique.
L’auteur exprime ici ses opinions personnelles et non celles du Secrétariat.
en Afrique subsaharienne était de 16% du PIB en 2008 contre 22% en Amérique latine et dans les pays des Caraïbes, et de 35% du PIB en Asie du Sud-est. Bien que cette situation varie considérablement d'un pays à l’autre, certains pays affichant des taux d'épargne intérieure modestes [par ex. la Guinée (3%), le Burundi (4%), le Mozambique et le Ghana (7%)] et d’autres enregistrant des taux d'épargne plutôt remarquables [par ex. le Lesotho (22%), le Rwanda (27%) et le Mali (28%)]2 , la réalité demeure qu’il est indispensable d’accroître les taux d'épargne en Afrique à des niveaux compatibles avec le développement économique durable, à savoir
supérieur à 25% du PIB.
Pourquoi la plupart des pays africains n’ont pas réussi à atteindre des taux d’épargne élevés ?
Les causes du problème sont bien examinées dans la littérature économique. L'épargne a longtemps été réprimée par des taux d'intérêt faibles et administrés, ainsi qu’une forte inflation dans de nombreux pays. Les taux d'intérêt réels négatifs ont véritablement découragé la monétisation de l’épargne et à l’utilisation des institutions financières formelles par les populations. En revanche, ils ont favorisé l'épargne en nature (ex. bétail, accumulation des stocks, etc.). Alors que nous pensions que toutes ces histoires relevaient désormais du passé, beaucoup de gens ont néanmoins vu leurs économies partir en fumée avec l'hyperinflation comme récemment au Zimbabwe. Toutefois, il convient de
reconnaître que les mesures de libéralisation financière ont permis de résoudre ce problème dans la plupart des pays.
Cependant, ce qui n'a pas beaucoup évolué c’est le peu d’attention que les responsables politiques africains accordent à la mobilisation de l'épargne. La forte dépendance à l’égard de l'aide étrangère pour financer les besoins de développement a certainement joué un rôle dans cette attitude. A l’origine, l'aide était censée compléter les ressources financières internes afin de stimuler les efforts de développement et d’aider les pays à sortir de la pauvreté. Mais, elle a plutôt fini par étouffer l'épargne intérieure et à créer une dépendance en Afrique. Contrairement à l’interprétation répandue de la «théorie du cercle vicieux», force est d’admettre qu’aucun pays n'est en effet trop pauvre pour épargner. Les études menées dans le domaine de la microfinance ont mis en exergue chez les populations démunies des pratiques d’épargne très variées. Ces faibles dépôts ont d’ailleurs constitué des filets de protection sociale pour ces populations lors des crises liées à la hausse des prix des denrées alimentaires et du pétrole en 2008 ; étant donné que dans de nombreux pays africains, les institutions de microfinance et les caisses d'épargne ont connu une chute de leurs avoirs en dépôt.
Comment faut-il donc exploiter ce potentiel et créer une dynamique pour la mobilisation de l'épargne ?
Accroître la sensibilisation au niveau des décideurs
Une prise de conscience accrue des décideurs quant au fait qu’un faible taux d’épargne intérieure constitue un frein à
la croissance économique est indispensable. La vision du Kenya à l’horizon 2030 reconnaît la nécessité de relever le taux d’épargne intérieure au dessus de 30% pour garantir une croissance économique durable à deux chiffres. En Afrique du Sud, un Institut de l’Epargne (Savings Institute) a été crée pour promouvoir les valeurs de l’épargne et inverser la tendance baissière observée avec le recul du taux d’épargne domestique de 26% dans les années 1980 à 16% en 2008. Dans le même ordre d’idées,
le C103 a souligné la nécessité de mobiliser le potentiel d'épargne inexploitée dans le cadre des efforts nationaux visant à accroître la mobilisation des ressources intérieures4.
L’approfondissement des secteurs financiers
Il s’agit d’un large éventail de changements transformationnels susceptibles d’influencer positivement les taux d'épargne. Les efforts visant à réduire les obstacles (par ex. la distance jusqu’à une agence bancaire, les soldes minimum élevés, l'illettrisme financier, les exigences disproportionnées en matière de connaissance de la clientèle, etc.) permettent certainement d’élargir l’accès aux services financiers. Au niveau institutionnel, l'émergence d'intermédiaires financiers non bancaires tels que les compagnies d'assurance et les fonds de pension constitue un facteur déterminant pour le développement de l'épargne contractuelle, tandis que les institutions de microfinance et les caisses d'épargne sont essentielles pour la collecte de la petite épargne.
En ce qui concerne les produits, il importe d’exploiter les transferts des migrants et les fonds disponibles dans les puces de téléphone dans le cadre des services de Mobile Banking, pour accroître l'épargne. Par ailleurs, l’amélioration des cadres réglementaires et de supervision permet également de renforcer et préserver la confiance dans le système financier ; ce qui favorisera certainement l'épargne. Certains pays ont élaboré des schémas pour la mise en place des systèmes de garantie des dépôts, bien souvent considérés comme de véritables mécanismes de protection des épargnants. Enfin, l'infrastructure financière devrait être améliorée pour faciliter l'intermédiation financière.
La demande pourraient-elles induire les réformes du côté de l’offre ?
John Hicks (prix Nobel d’économie en 1972) soulignait que le véritable défi à relever est d’établir le lien entre l’épargne potentielle et l'investissement réel. Libérer le potentiel de l'épargne n'est pas une fin en soi. Le plus important consiste à créer des conditions propices à une intermédiation financière adéquate. Si l'environnement permet aux banques d’augmenter les prêts aux particuliers et aux entreprises, elles mettront certainement en œuvre des stratégies agressives pour la mobilisation de l'épargne. De même, les gouvernements stimuleraient la mobilisation de l'épargne s’ils recouraient davantage aux marchés intérieurs pour le financement de leurs propres besoins. Nous mettons entre parenthèses le débat sur l’«effet d'éviction» potentiel que cela pourrait induire sur l'investissement privé et sur « les déficits budgétaires ». L’analyse est faite uniquement par rapport à la dette extérieure considérée comme alternative. Il est admis de tous que les économies africaines sont particulièrement vulnérables aux chocs extérieurs, ce qui rendrait rapidement insoutenable le fardeau du service de la dette en devises.
Somme toute, les vertus de l'épargne pour le développement économique sont incontestables. L'Afrique devrait par conséquent s'engager sur la voie suivie par les économies des pays industrialisés et émergents.
(1)
L’épargne intérieure brute est définie ici comme le revenu national brut (RNB) diminué de la consommation (C) + les transferts nets (TN).
(2)
Les indicateurs du développement dans le monde, Banque mondiale, 2010.
(3)
Le Comité des dix ministres africains des finances et gouverneurs des banques centrales (C-10) a été créé à Tunis en novembre 2008. Les pays et institutions suivants en sont membres : Afrique du Sud, Algérie, Botswana, Cameroun, Égypte, Kenya, Nigeria, Tanzanie, la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) et la Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC). L’une des missions assignée au C-10 à sa création était d’identifier les priorités économiques stratégiques pour l'Afrique et élaborer une stratégie claire pour l'engagement de l'Afrique vis-à-vis du G-20 à travers par l’Afrique du Sud qui est le seul représentant de l’Afrique au sein de ce Groupe. Pour d’amples informations veuillez visiter le site : -
http://www.afdb.org/en/topics-sectors/topics/financial-crisis/committee-of-ten/
(4)
Lire le Communiqué de la réunion du Comité des ministres africains des finances et des gouverneurs des banques centrales (C 10), du 6 octobre 2010 à Washington D.C, pp. 2-3 (§8).
Dr. Hugues Kamewe Tsafack est actuellement Chargé de Relations avec les Parties Prenantes au Secrétariat de MFW4A. Avant de rejoindre le Secrétariat, il a travaillé pendant 10 ans à la World Savings Banks Institute (WSBI) en tant que Conseiller au Développement du Secteur Financier, responsable de la région Afrique.L’auteur exprime ici ses opinions personnelles et non celles du Secrétariat.
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