Les transferts de fonds à l'ère du numérique
Les flux de migrations de plus en plus importants et leur impact sur le développement humain, socio-économique et politique constituent depuis plusieurs années un thème majeur dans l’actualité internationale. C’est l’une des raisons pour lesquelles les transferts de fonds ont attiré une attention particulière, notamment lorsqu’ils sont associés à une réduction de la pauvreté, à de meilleures conditions de santé et d’éducation, ainsi qu’à une augmentation des investissements. Pour les ménages à faible revenu qui sont exposés à de fortes variations de revenus ou de dépenses, la possibilité pour les travailleurs-migrants de leur envoyer instantanément de l'argent dans des conditions sûres et abordables peut jouer un rôle important dans le lissage du niveau de consommation, la réaction positive aux chocs défavorables et la réduction des contraintes liées au capital de travail pour les entrepreneurs locaux.
Selon des données officielles des Nations Unies, environ 36 millions d’Africains ont migré au niveau international avec une majorité de déplacements intra-régionaux. Ces flux ont eu un impact important sur les transferts de fonds à destination et au sein du continent. Ceux-ci ont plus que quadruplé au cours de la dernière décennie en atteignant 85 milliards USD en 2018 ; ce qui en fait la source de financement externe la plus importante du continent. Il n’est donc pas surprenant que l’attention se soit récemment tournée vers le potentiel des transferts numériques de fonds et leurs avantages potentiels en termes de réduction des coûts, d’adaptation aux besoins des consommateurs et de mise à disposition de fonds supplémentaires pour renforcer les moyens de subsistance des migrants et de leurs proches dans leur pays d’origine.
Les résultats d'une étude réalisée en 2018 ont montré que la pénétration mondiale des transferts numériques de fonds avait tendanciellement augmenté de 2014 à 2017. Il est toutefois difficile d’affirmer que cette tendance est observable en Afrique voire de la quantifier. En effet, la majorité des transferts de fonds transitent par des canaux informels, estimés à plus de 70% dans certains corridors. Les méthodes informelles utilisées peuvent être aussi simples que d'envoyer de l'argent par l'intermédiaire de parents, de chauffeurs de bus et de taxis ou par le biais du système de transfert d'argent dit hawala. Souvent, les travailleurs-migrants et leurs familles n'ont d'autre choix que d'utiliser ces canaux informels en raison des obstacles qui existent dans les canaux formels, tels que le manque de pièces d'identité ou le coût élevé du transfert d'argent par le biais des banques et des acteurs traditionnels. Ces coûts peuvent s’élever à des niveaux compris entre 15 et 20% de la transaction dans certains pays. Un autre facteur important de la faible utilisation des canaux formels concerne la dépendance persistante à la monnaie fiduciaire (les espèces) pour les transactions quotidiennes. Qu'il s'agisse du travailleur-migrant dont le salaire est perçu en espèces ou de la famille rurale bénéficiaire, les espèces ont tendance à répondre aux besoins quotidiens des consommateurs.
Cependant, une analyse plus approfondie fournit des informations intéressantes sur le potentiel des transferts numériques de fonds en Afrique. Une étude menée par la GSMA en 2018 a révélé 36 corridors dans lesquels le mobile money était utilisé pour envoyer et recevoir des envois de fonds internationaux, reliant 22 pays africains. Certains de ces corridors importants existent dans l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Dans les pays de cette région, des opérateurs de téléphonie mobile (OTM) ont été en mesure de déployer des transferts de fonds transfrontaliers basés sur le mobile money, bénéficiant de la circulation d’une monnaie commune et d’un réseau de distribution déjà constitué. En outre, la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) a pris des mesures pour créer un environnement favorable à l'utilisation du mobile money dans l’union monétaire.
Une étude de marché, réalisée par le consortium HORUS en étroite collaboration avec Making Finance Work for Africa et la Banque africaine de développement, a permis de confirmer cette tendance relative aux transferts de fonds basés sur le mobile money dans l'UEMOA. Par exemple, la majorité des personnes interrogées au Burkina Faso ont déclaré utiliser le mobile money comme canal numérique privilégié pour transférer de l'argent dans le pays et à travers les autres pays de la région. Alors que les transferts de fonds internationaux dans l'UEMOA augmentent de manière exponentielle et que près de 30% des flux globaux restent concentrés dans la région, les opérateurs transfrontaliers de téléphonie mobile sont priés de faire des progrès significatifs dans le domaine des transferts de fonds en raison du nombre croissant d'abonnés et de la solidité du réseaux d’agents offrant des services de mobile money.
Au-delà des OTM, l'évolution rapide du mobile money a incité les opérateurs de transfert d'argent traditionnels et les services de retrait d’argent en agences à étendre de manière agressive leur empreinte digitale. Cette dynamique de marché s'est traduite par des tarifications plus compétitives dans la région. Pour les transferts intra-régionaux par exemple, les prix moyens de l’ensemble des fournisseurs vont de 14% pour les transferts de 10 000 FCFA (17 USD), pour diminuer considérablement à 4,5% pour les transferts de 100 000 FCFA (177 USD). Cette performance correspond pratiquement à l'objectif 10.c des objectifs de développement durable (ODD) visant à réduire les coûts de transaction des transferts de fonds à moins de 3%. Il est important de noter, cependant, que la majorité des personnes ont effectué des transferts de moins de 50 000 FCFA, et la perception que ces services sont coûteux est toujours forte parmi les utilisateurs interrogés.
Dans le même temps, le coût ne semble pas être le facteur principal des transferts de fonds. Les expéditeurs et les destinataires ont indiqué que la confiance était le facteur le plus important, suivi de la commodité et des habitudes. Le choix d’utiliser des services formels ou informels, numériques ou basés sur des paiements en espèces dépend en grande partie du profil du client, de ses caractéristiques socioéconomiques et du lieu où il envoie ou reçoit l’argent. Par exemple, une majorité d'utilisateurs préfèrent se rendre au point de service le plus proche pour effectuer des opérations d’envoi de fonds ou de retrait, estimant qu'il s'agit d'une opération suffisamment importante pour justifier un voyage. Cela est particulièrement vrai dans les zones où la proximité des points de service permet de voyager à pied ou avec des coûts de transport limités. Par ailleurs, de nombreux répondants ont estimé qu’ils n’avaient pas «l’habitude» d’utiliser leurs comptes de portefeuille électronique pour les envois de fonds. Le taux d'utilisation des canaux formels est également plus faible chez les clients des zones rurales (isolées) où les liquidités répondent généralement à leurs besoins quotidiens. Aussi, note-t-on que la présence des agences y est limitée et la méfiance envers les canaux numériques y est plus perceptible.
Les expériences de l’UEMOA ont mis en évidence les obstacles et les opportunités du développement des transferts numériques de fonds. Une nouvelle initiative d’interopérabilité conduite par la BCEAO permettra aux OTM, puis aux institutions de microfinance et aux plateformes fintech de s’intégrer à l’écosystème des paiements dans les huit pays de l’UEMOA. La finalisation d’un tel projet représenterait un grand pas en avant pour améliorer les prix et développer une multitude de cas d'utilisation de services financiers numériques s’avérant mieux adaptés aux besoins et à la culture des expéditeurs et des destinataires des fonds.
Bon nombre de leaders de l'industrie des transferts de fonds sur ce marché sous-régional et ailleurs en Afrique adoptent de nouveaux modèles commerciaux basés sur des partenariats et des plateformes numériques ; ce qui devrait accroître l'utilisation des portemonnaies électroniques pour les envois de fonds transfrontaliers. Le partenariat entre le service de transfert de fonds numérique WorldRemit et la plateforme de paiement mobile MFS Africa, qui stimulera les transferts de fonds transfrontaliers de mobile à mobile dans cinq pays africains, en est un excellent exemple. Mowali est un autre exemple où Orange et MTN, deux géants des OTM, collaborent sur une plateforme de paiement mobile interopérable qui permettra aux clients d'effectuer des transactions transfrontalières. Les transferts de fonds constituent souvent le premier point de contact pour les services financiers numériques pour de nombreux utilisateurs. De ce point de vue, les plateformes disposant de passerelles solides vers d'autres services financiers numériques peuvent créer les conditions favorisant la baisse des coûts des envois de fonds et la création d’un écosystème numérique réellement interopérable.
Au fur et à mesure que de nombreuses solutions arrivent sur le marché, le développement des transferts numériques de fonds devrait se poursuivre dans l'UEMOA et le reste du continent, mais à un rythme différent. Dans des pays comme le Sénégal, où il existe un réseau d'agents bien établi et où les transferts internationaux de fonds représentent une part importante du marché, les transferts de fonds basés sur le numérique peuvent se développer plus rapidement. Toutefois, pour que les transferts de fonds en ligne décollent à l’échelle internationale, nos recherches montrent que les prestataires de services ont tout intérêt à surmonter le problème de la confiance en mettant davantage l'accent sur la formation et les campagnes de sensibilisation. Ces conditions sont particulièrement importantes dans les zones rurales où la littératie financière et numérique est un défi de premier plan. L'absence de protection des consommateurs sur de nombreux marchés est un autre obstacle important à la bonne utilisation des transferts de fonds numériques. Les personnes les plus vulnérables sont souvent les premières victimes des risques liés à la publicité erronée, à la fraude ou à l’absence de mécanismes de recours. Les gouvernements et les fournisseurs de services financiers peuvent faire davantage pour renforcer la confiance vis-à-vis des opérations de transferts numériques de fonds en renforçant la protection des consommateurs, en garantissant la transparence et en établissant des réglementations explicites en matière de transferts de fonds.
A propos de l’auteur
Abdelkader Benbrahim est Chargé du développement du secteur financier. Il dirige les axes de travail sur l’inclusion financière et le financement du logement. Son travail vise principalement à promouvoir l’inclusion financière en Afrique en appuyant le développement du marché et en exerçant une influence positive sur les décideurs politiques afin qu’ils abordent l’impact de la technologie sur les systèmes financiers. Il coordonne également les actions de soutien à la mobilisation du financement à long terme afin de répondre aux besoins d’investissement de l’Afrique dans le secteur du logement abordable. Avant de rejoindre MFW4A, il a travaillé aux « Affaires Mondiales Canada », où il appuyait la fonction de développement des technologies de l’information et de la communication, à la fois dans les bureaux des présidents et des ministres.
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