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Les investissements de la diaspora en Afrique : mythe ou réalité ?

fév 26, 2020
Abdelkader Benbrahim , Partnership Coordinator, Making Finance Work for Africa
Leon Isaacs , CEO, DMA Global Ltd

Depuis le début du millénaire, le lien entre migration et développement fait partie intégrante des réflexions générales sur les politiques de développement. Le rôle potentiel de la diaspora dans la promotion du développement économique de leurs pays d'origine constitue l’une des thématiques les plus discutées. Cet intérêt a été renforcé par les nouvelles tendances et la prise de conscience relatives à l’impact des transferts de fonds des migrants sur l’augmentation des investissements et la réduction de la pauvreté dans leurs pays d’origine. Rien qu'en 2018, les transferts d’argent à l’échelle mondiale ont atteint un niveau record de 689 milliards de dollars, dont 528 milliards ont été versés aux pays en développement[1].

Depuis plusieurs décennies, les diasporas africaines contribuent de manière significative au développement socio-économique du continent à travers le transfert de compétences, l’influence socioculturelle et, surtout les transferts de fonds qui ont largement dépassé toutes les sources de financement extérieur. Selon les estimations, la diaspora africaine aurait accumulé plus de 30 milliards de dollars d'épargne annuelle en dehors des pays d'origine. L'idée d’optimiser la productivité du capital de la diaspora africaine a été d’autant plus amplifiée par la nécessité d'explorer de nouvelles sources de financement de l'investissement, afin de renforcer les ressources financières traditionnelles qui sont collectées auprès de prêteurs domestiques et internationaux. Un récent rapport du Centre des objectifs de développement durable pour l'Afrique révèle l'immense défi auquel sont confrontés les pays africains dans le financement des Objectifs de développement durable (ODD)[2].

Malgré le potentiel des investissements de la diaspora, le débat visant à les promouvoir comme moyen de financement du développement, a souvent oscillé entre optimisme et pessimisme. Historiquement, il y a peu d'exemples d'investissement de la diaspora réussi dans le monde. Les optimistes n'hésitent pas à rappeler les exemples d'émission d’obligations ciblant les diasporas indienne et israélienne. Cependant, les deux opérations de mobilisation de fonds ont été réalisées dans des circonstances exceptionnelles qui peuvent ne pas s'appliquer à de nombreux pays. En Afrique, certains gouvernements ont essayé de mobiliser ce capital, mais seulement une petite partie de ces expériences peut être qualifiée de réussite au vu des résultats. Seul l'exemple de l’émission obligataire du gouvernement nigérian en 2017, visant les fonds de sa diaspora, peut être considéré comme un succès retentissant[3].

Alors, qu'est-ce qui explique les résultats contrastés des investissements de la diaspora ? Et que faut-il faire pour que la vision des « investissements de la diaspora » devienne réalité ?

Making Finance Work for Africa (MFW4A) en collaboration avec DMA Global et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont décidé de répondre à ces questions. La boîte à outils dédiée à une meilleure compréhension des investissements de la diaspora en Afrique, développée par DMA Global, est l'aboutissement de nombreuses années de discussions qui ont découlé de l'étude intitulée : « Une approche systématique pour soutenir les investissements de la diaspora en Afrique ». L'étude visait à développer une méthodologie pour aider les pays à identifier les opportunités de stimuler le capital de la diaspora comme source viable d'investissement productif, et la meilleure approche pour attirer cet investissement. La boîte à outils qui en résulte et qui comprend un manuel en 5 parties et un modèle d'évaluation des investissements de la diaspora, fournit un guide systématique aux gouvernements pour garantir le succès des efforts d’investissement des diasporas. Il met également en lumière les contributions que les donateurs internationaux et les partenaires de développement peuvent apporter en la matière.

Le graphique ci-dessous présente un aperçu des différents canaux d'investissement couverts par le modèle.
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L'étude a également présenté un certain nombre d'idées et de recommandations pour une programmation efficace des investissements de la diaspora, notamment :

• Simplifier la conception des projets.  Un très grand nombre de projets examinés étaient compliqués.

• Les domaines d’intérêt des investissements tendent à être déterminés par le gouvernement, moins souvent par les institutions de financement du développement, et dans de rares cas par les communautés de la diaspora elles-mêmes
• Comprendre la demande de la diaspora et la satisfaire avec un marketing adapté

  • La diaspora peut être intéressée par une gamme plus large d'investissements - pas seulement dans le pays d’origine

•  L’enregistrement auprès d’organismes de régulations étrangers est coûteux mais reste, en fin de compte, inévitable

  • Les obligations occupent une place plus importante que les autres méthodes de collecte de fonds

• La capacité d'émettre des euro-obligations est un indicateur pertinent de la capacité d'émettre des obligations destinées à la diaspora
• Veiller à ce que les émissions d'obligations soient correctement effectuées  et conçues avec soin
• Les pays  doivent  tirer parti du lien non-financier évident que les migrants ont avec leurs pays d’origine
• La plupart des experts ont estimé que les initiatives précédentes n'avaient pas été couronnées de succès, mais il y a un manque général de consensus sur les critères permettant de définir objectivement une émission à succès.
• Le manque de données est un défi permanent
• Les investisseurs de la diaspora ont besoin d'un soutien tout au long du processus d'investissement

Nos consultations ont révélé un intérêt manifeste de la part des responsables gouvernementaux  pour explorer les moyens de lever des fonds et de mobiliser les capitaux de la diaspora pour une utilisation plus productive. Cependant, nous avons également constaté que la plupart des pays sont confrontés à des défis importants en raison d'un manque de compréhension et d'information de leur diaspora. L’intérêt de la boîte à outils est de donner aux pays la possibilité de comparer et d'évaluer leurs connaissances sur leur diaspora, et de fournir un cadre structuré pour guider le processus décisionnel et les mesures à privilégier pour tirer parti des diasporas, afin que les recommandations soient bien conçues et solides.

Le graphique suivant détaille le modèle d'évaluation des investissements de la diaspora.

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Il convient toutefois de souligner que l'élaboration d'un programme d'investissement de la diaspora est un processus rigoureux qui nécessite un engagement à long terme, implique un temps considérable dans la planification et la conception des produits, et des ressources importantes pour en assurer l’exécution afin d’atteindre et de mobiliser la diaspora. Un programme d'investissement des diasporas réussi doit également s’inscrire dans une d'une stratégie nationale / régionale avec des objectifs et des plans d'action définis pour renforcer la confiance au sein des communautés de la diaspora. L’engagement d’un gouvernement auprès de sa diaspora est un outil essentiel pour pouvoir mobiliser des ressources. Un élément cléde la stratégie d’investissements de la diaspora est de bien comprendre sa diaspora.

En effet, il faut reconnaître qu’actuellement, tous les pays africains ne sont pas en mesure de mettre en œuvre un programme d'investissement visant les fonds de la diaspora. Toutefois, la boîte à outils d'évaluation des investissements de la diaspora est l'outil parfait pour permettre aux pays de comprendre leur niveau actuel, d'identifier ce qui est possible ou non et de déterminer les mesures à prendre dès à présent pour améliorer l'efficacité des initiatives potentielles dans ce domaine.

Enfin, nous pensons que toute initiative visant à stimuler les investissements de la diaspora doit être multidimensionnelle et multiforme. Elle exige une compréhension approfondie des diasporas et pas uniquement la maitrise d'un instrument financier. L’amélioration des relations entre le pays d’origine et sa diaspora favorisera le sentiment « d’être valorisé » , améliorera la confiance entre les deux parties et créera d’importants canaux de communication.

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[1] The World Bank. 2019. Migration and Development Brief 31. Washington, DC: The World Bank
[2] Le financement annuel supplémentaire requis pour atteindre les ODD en Afrique est estimé entre 500 milliards et 1 200 milliards de dollars.
[3] En 2017, la République fédérale du Nigéria est devenue le premier pays africain à émettre une obligation de la diaspora structurée comme une obligation mondiale. L'obligation a été sursouscrite à 130%. Cette performance contraste avec les autres obligations de la diaspora au Ghana, au Kenya et en Éthiopie qui n'ont pas atteint les objectifs d'émission.


A propos des auteurs :

Abdelkader Benbrahim est un spécialiste du secteur financier qui dirige le pilier de l’inclusion financière au sein du Secrétariat de MFW4A. Il dirige également les efforts visant à soutenir la finance numérique, les transferts de fonds, les investissements de la diaspora et le financement du logement. Avant de rejoindre MFW4A, il a travaillé pour « Affaires mondiales Canada » au service du cabinet du président et du ministre. Abdelkader est titulaire d'une maîtrise en systèmes d'information et innovation numérique de la London School of Economics and Political Science.

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