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Le phénomène de derisking en 2020 pour les banques d’Afrique subsaharienne

avr 21, 2020
Mathieu Saadati , founder of Fitracor

Le derisking est la décision de mettre fin à une relation d’affaires lorsque le risque client est considéré plus sensible. Ce terme est fréquemment employé pour désigner le désengagement des banques internationales envers le continent africain sur les activités dites de Correspondent Banking i.e. Cash Management et Trade Finance. Ceci est au cœur des préoccupations de la plupart des institutions financières d’Afrique subsaharienne ces dernières années. Le chiffre de 80 à 90% est régulièrement avancé pour estimer le niveau de transactions dans le monde dépendant de solutions de financements. La Chambre de Commerce Internationale a par ailleurs nourri le concept de Trade Finance gap, correspondant au déficit de financements auxquels font face les acteurs économiques d’un continent. L’Afrique est particulièrement touchée par le phénomène avec un manque de financement estimé aujourd’hui à une centaine de milliards d’USD.

Avant la crise, les activités liées au Correspondent Banking étaient globalement considérées comme une ligne-métier comme une autre. Le couple Risques/Rentabilité ajouté au potentiel de side-business (money market, lignes de change, partage de risques etc.) gouvernaient la relation entre établissements bancaires. Les contraintes règlementaires étaient bien moins présentes et compromettaient peu les services de Correspondent Banking offerts aux banques. Le contexte a sensiblement changé au cours des années 2010, et ses effets continuent à se faire sentir encore en 2020 et probablement pour les années à venir.

Il existe des différences sensibles entre l’accès à des services relatifs à la gestion du cash (clearing services) et à ceux relatifs à la bonne conduite de leurs transactions de trade finance. Le premier est en 2020 sensiblement plus difficile d’accès que le second. Nous développerons cet aspect plus en amont dans les conclusions de notre étude.

Le crise de 2008 à l’origine de changements profonds du secteur bancaire international

Ces bouleversements du secteur bancaire et financier ont modifié l’approche des banques sur les sujets liés au Correspondent Banking. Trois facteurs d’explication :

  1. Le départ du continent de grands acteurs comme Barclays, BPCE ou BNPP via la cession de tout ou partie de leurs filiales domestiques. Ces cessions ont généré une perte de connaissance terrain de ces établissements. Elles ont de facto amoindri leur appétence à continuer de fournir les services de Correspondent Banking aux banques locales, qui plus est lorsque le marché les considérait désormais comme High risk. Effet positif, ces retraits ont laissé la place à de nouveaux acteurs bancaires actifs, parfois africains, et ont redistribué les cartes du marché.
  2. La crise de 2009 a eu un impact significatif dans les exigences réglementaires (KYC & Capital) imposées aux établissements financiers et a réduit - parfois brutalement - la voilure sur le financement d’activités gourmandes en capital comme le project finance, l’aircraft, le shipping ou le trade commodity finance. Le financement du commerce international africain à l’import et à l’export a lui aussi souffert de ces changements. La hausse des coûts humains et opérationnels (exécution et suivi des transactions) et du coût du capital en sont les conséquences directes. Ce dernier se révèle particulièrement élevé dès lors que la note souveraine de certains pays de la sous-région a été dégradée par les marchés et/ou par les banques elles-mêmes ;
  1. Un changement de business model au sein de certaines banques a impacté les activités de Correspondent Banking : réduction voire suppression de ces services jugés non stratégiques, avènement de la logique du Originate to Distribute, valorisation des activités de conseils vs financement. Par exemple, une banque de notre réseau, historiquement considérée comme leader en matière de trade finance sur le continent, a totalement stoppé ses activités de Correspondent Banking. Elle a en parallèle développé et mis en avant ses activités de conseil auprès des banques africaines (IT, management des risques). D’autres ont choisi de recentrer leurs activités et efforts sur leur clientèle bancaire historique, délaissant ainsi les clients de plus petite taille et considérées moins commercialement attractives qu’auparavant.

Les paramètres conduisant à une démarche de derisking

L’échantillon de notre étude porte sur 90 établissements bancaires et financiers, actifs sur le continent (83 banques commerciales et 7 banques de développement). 51 établissements pour l’Europe majoritairement représentée, 19 pour l’Asie et le Moyen-Orient, 5 pour l’Afrique. Ces acteurs offrent tous des lignes de trade finance mais seuls 30% d’entre eux offrent des services de cash-clearing en USD - ce qui représente la principale source de tension aujourd’hui dans la sous-région. Depuis 2012, on estime qu’au moins une dizaine de grands établissements historiquement très présents sur le continent ont supprimé ces services à leur clientèle. Certains ont néanmoins maintenu le traitement des transactions libellées en EUR, dans un contexte où plus de la moitié du commerce dans le monde se négocie via l’USD. Deux raisons expliquent équitablement ce retrait : (i) un recentrage (volontaire) d’activités tel que décrit plus haut (ii) un retrait contraint. Dans le second cas, la ou les banques correspondantes de ces établissements ont imposé à leur client de ne plus traiter dans certains pays ou avec certains établissements, parfois les deux en même temps. Cette décision est principalement motivée par la volonté de l’établissement de contrôler de manière accrue toute transaction passant par ses caisses, et réduire ainsi les risques liés au traitement de transactions l’exposant au régulateur et à un risque réputationnel.

Par ailleurs, une étude d’IFC réalisée en 2017 auprès d’un échantillon de 300 banques dans 92 pays a mis en lumière les raisons principales ayant conduit un établissement à supprimer une relation d’affaires. En ressort sept principales raisons, par ordre décroissant d’importance : (i) Rentabilité de la relation trop faible (ii) Appétit en risque limité (iii) Lacunes dans la fourniture d’informations par la banque (iv) Faiblesse de la gouvernance du pays d’implantation de la banque (v) Risques ALM et FT (vi) Clients de la banque jugés trop risqués (vii) Risques pays jugé trop élevé. Si les contraintes en matière de KYC et compliance se sont démultipliées depuis 10 ans, il est intéressant de noter que les risques de crédit, compliance et du souverain arrivent ici en queue de position. Au contraire, ce sont davantage les dommages collatéraux de la crise qui expliquent la persistance du phénomène du derisking sur le long-terme.

La faible rentabilité d’une relation arrive ainsi en tête des motifs invoqués. Une banque de type Tier 2 ou 3, qui n’est pas en mesure d’apporter à son correspondant d’autres sources de revenus que ses flux en cash, verra son risque de voir sa relation remise en question s’accroître. Par exemple, la plupart des partenaires de Fitracor ne considèrent pas de nouvelle entrée en relation si la rentabilité globale estimée est inférieure à plusieurs dizaines de milliers d’USD par an. Ce plancher peut atteindre les six chiffres chez les plus grands établissements ayant des coûts de structures plus importants. Outre le déclin des banques à travailler avec une clientèle réputée risquée, la principale raison avancée est le

manque d’informations de qualité et régulière remontée par la banque à son correspondant. Dans un contexte de contrôle accru des régulateurs, la conduite des opérations au quotidien se dégrade peu à peu et manque de fluidité et de transparence jusqu’à menacer à terme la relation. Ces deux explications majeures fondent le socle de la démarche de la recherche de correspondants pour nos clients.

Quelle stratégie peuvent adopter les banques d’Afrique subsaharienne dans ce contexte ?

Les banques concernées par un stress sur ces problématiques n’ont pas d’autre choix que de composer avec ces contraintes, quel que soit le rang ou l’envergure de leur correspondant. L’avènement de la dématérialisation des transactions, via l’offre des Fintech et de la Blockchain, nécessitera encore du temps pour s’appliquer pour le Correspondent Banking. Les solutions alternatives en matière de levée de fonds, de monitoring des transactions via SWIFT sont par ailleurs des axes que les banques concernées ont sans doute intérêt de considérer pour sécuriser la pérennité de leurs relations. Reste qu’en 2020, ces alternatives sont encore théoriques. L’adaptation digitale à un métier souvent complexe, riche en nombre d’intervenants et, en contrôles reste essentiellement à la main de l’homme et enrichi par un relationnel fort et régulier entre deux parties.

Dans ce contexte, l’un des socles de la démarche que nous défendons, au-delà des initiatives essentielles faites par les gouvernements et banques centrales, est de revenir à l’essence de ce qu’est le Correspondent Banking : la communication entre deux établissements, entre deux groupes de personnes. C’est un élément clé, non seulement pour initier une relation, mais aussi l’entretenir et l’inscrire sur le long-terme. Maximiser ses chances d’obtenir et conserver des partenaires fiables passent d’abord par une gouvernance robuste, une gestion des risques solide et une liquidité satisfaisante. Ces atouts sont rehaussés par une communication dynamique et proactive. Comme le soulignait le responsable des relations bancaires d’un établissement de premier plan en Europe récemment, un correspondant n’aura jamais la même qualité d’informations que la banque locale. Ce sont les banques en Afrique subsaharienne qui détiennent l’information et sont garantes de leur partage, quel que soit le contexte micro ou macroéconomique. Mêlée à une approche globale comprenant cash, trade finance et produits annexes comme le change ou les produits de trésorerie, la valorisation de l’information font partie des clés de la réussite d’une relation de Correspondent Banking, que l’on soit dans les années 1950 – date de l’émergence de l’utilisation des lettres de crédit - ou en 2020.


À propos de l’auteur

Mathieu Saadati est le fondateur de Fitracor, société indépendante de conseil et d’arrangements en services financiers basée à Paris et spécialisée en Trade Finance en Afrique subsaharienne. Avant sa création en 2019, il a été notablement Responsable Afrique de l'Est et Moyen-Orient/Afrique du Nord chez Société Générale, Paris au sein du département Matières Premières - Institutions Financières. Mathieu a quinze ans d'expérience en banque commerciale et de flux, en Trade Finance et en pays émergents, principalement sur le continent africain. Il est diplômé de l'Université Paris-X en Banque, Finance et Assurance.

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