La recherche sur le secteur financier en Afrique – perspectives
nov 11, 2013
Il y a environ deux ans que la BAD, la GIZ et la Banque Mondiale ont publié le livre " La finance en Afrique ", une analyse des grandes tendances des systèmes financiers en Afrique, des lacunes et des défis, et des diverses politiques. Pour les chercheurs spécialistes des systèmes financiers africains, ces dernières années ont été passionnantes, avec l'introduction et l'évaluation de très nombreux types d'innovations. Mais il y a également eu de nouveaux défis pour les analystes et les politiques, comme nous allons le voir. La coopération entre les divers intervenants, parmi lesquels les praticiens, les donateurs, les décideurs et les chercheurs peut aider à repousser les obstacles aux systèmes financiers africains. Dans cet essai, je vais me concentrer sur cinq domaines dans lesquels une plus grande quantité de données et davantage de recherche permettraient de soutenir la mise en place de politiques plus éclairées.
Les financements à long terme
Le premier de ces domaines est le financement à long terme, qui peut être considéré (après l'inclusion financière) comme la seconde faiblesse des marchés financiers africains. Comme la publication le document sur la finance en Afrique le documente, le bilan est déséquilibré en faveur des passifs à court-terme et, ce qui est plus grave, également en faveur des actifs à court terme, seuls quelques pays disposent de marchés de titres de participation et de créance liquides, et on constate une pénurie d'organismes d'épargne contractuelle efficaces, comme les compagnies d'assurance, les fonds de pension et les fonds communs de placement. Cette pénurie d'intermédiation financière à long terme est en décalage avec les énormes besoins de financement à long terme sur tout le continent, pour l'infrastructure, le financement à long terme des investissements et le financement immobilier.
La question des financements à long terme est complexe, pour les chercheurs comme pour les planificateurs. Premièrement, nous manquons encore de données sur les accords de financement à long terme, y compris sur les structures et les coûts des marchés des obligations d'entreprises, sur les marchés des assurances et sur les fonds de capital-investissement. Deuxièmement, il va être difficile de trouver des exemples positifs et de mesurer les interventions et l'effet des politiques, à mesure que se diffuseront en Afrique les documents d'information sur les fonds de capital-investissement et sur leurs effets sur les entreprises qui existent déjà aux États-Unis, en Europe et (de plus en plus) dans les pays émergents. L'une des contraintes déjà mentionnée dans le contexte des financements à long terme est le manque d'outils d'atténuation du risque. Les garanties partielles de crédit peuvent jouer un rôle important mais leur conception et leur incidence réelle n'ont pas encore été suffisamment étudiés.
Le développement des petites entreprises
L'extension de l'inclusion financière des micro- aux petites entreprises, que ce soit en termes de contraintes du côté de l'offre que du côté de la demande constitue un deuxième défi de taille. Ce point découle de la constatation qu'une croissance créatrice d'emplois et transformatrice viendra plus vraisemblablement d'entreprises formelles que d'entreprises informelles. Il est important de tester plusieurs techniques de prêt, canaux de distribution et modes d'organisation auprès des petites entreprises, de même qu'il est important de mesurer les interactions entre les contraintes financières de ces entreprises avec leurs autres contraintes, y compris leur manque de savoir-faire de gestion et de compétences financières. Ce programme de recherche est important aussi bien pour les institutions financières que pour les décideurs. Il pourrait permettre aux institutions financières d'identifier les produits adaptés aux petites entreprises et à leurs contraintes propres ainsi que tout ce qui pourrait entraver leur succès et influer négativement sur la capacité de remboursement de ces petites entreprises. Quant aux décideurs, il leur permettra d'identifier les mesures et les institutions les mieux à même de soulager les petites entreprises de leurs contraintes de croissance.
Les priorités des réformes juridiques
Un troisième défi important est lié aux réformes juridiques. Alors que les discussions mondiales et les processus de réforme sont conduits et dominés par la récente crise financière mondiale et par les inquiétudes sur la fragilité des économies disposant de marchés financiers développés voire complexes, Les préoccupations de fragilité en Afrique sont d'un autre ordre et sa capacité de réforme est moindre. Certaines des réformes proposées ou mises en œuvre semblent inadaptées pour la plupart des pays africains (comme la centralisation des transactions du marché hors cote) voire elles pourraient avoir des effets plus négatifs dans un contexte de marchés financiers peu profonds que dans des marchés complexes de plus en plus dominés par le courtage automatique à haute fréquence (comme la taxation des transactions de titres). Il est donc important pour définir les programmes de réforme dans les pays africains d'accorder la priorité à l'approfondissement financier et à l'inclusion, en prenant en compte les risques et les coûts des mesures. Alors que ceci ne constitue pas nécessairement un domaine de la recherche fondamentale, les chercheurs du domaine financier peuvent apporter leur pierre au débat en aidant à identifier les obstacles à l'approfondissement financier et es risques potentiels pour la stabilité, sur la base d'expériences antérieures en Afrique et dans d'autres régions.
Les opérations bancaires transfrontalières
Les opérations bancaires transfrontalières et le cadre réglementaire associé constitue un quatrième défi important. Il est difficile d'identifier les liens transfrontaliers entre les pays et la collecte de données telle que définie par Claessens et van Horen (2014) constitue une première étape importante. La compréhension des canaux permettant les opérations bancaires transfrontalières peut aider à approfondir les systèmes financiers et à promouvoir une réelle intégration, et la compréhension des canaux par lesquels les opérations bancaires transfrontalières peuvent menacer la stabilité financière est indispensable. Dans ce contexte, une coopération transfrontalière bien pensée entre régulateurs et superviseurs est importante pour minimiser les risques des opérations transfrontalières tout en maximisant ses bénéfices (Beck et Wagner, 2013). Les superviseurs africains se sont attaqués à la question de la coopération réglementaire aussi bien au niveau bilatéral que sous-régional et régional, en créant la Communauté des Superviseurs Bancaires Africains. La recherche financière peut soutenir ce processus de coopération et d'intégration.
Les politiques de réforme du secteur financier
La mesure d'économie politique de réforme du secteur financier constitue une dernière opération importante. Les calculs politiques à court terme et les cycles électoraux perturbent la mise en place de projets financiers à long terme ; les enjeux de maintien des élites dans leur position dominante contredisent les efforts des gouvernements pour entreprendre des réformes qui permettraient d'ouvrir les systèmes financiers et qui par là-même amoindriraient la position dominante de ces élites. D'un autre côté, le secteur financier est indispensable pour une économie ouverte, performante et concurrente parce qu'elle fournit les ressources nécessaires aux nouveaux venants et qu'elle permet ainsi les transformations économiques. C'est la raison pour laquelle il est important de mieux comprendre les enjeux politiques des réformes du secteur financier, afin de ne pas laisser passer les occasions. Il peut être intéressant de se concentrer sur la création de groupes plus larges ayant un intérêt pour l'approfondissement financier pour développer une dynamique de réforme du secteur financier. Un nombre croissant d'ouvrages tente de comprendre l'économie politique des réformes du secteur financier dans les pays développés et les économies émergentes ; étendre le champ de ces recherches à l'Afrique pourrait soutenir une meilleure conception des programmes de réforme du secteur financier.
Conclusions
La recherche dans ces cinq domaines devra être soutenue par une batterie de nouvelles données et par une série d'approches méthodologiques. Ceci implique de rendre ces données plus accessibles aux fournisseurs non-bancaires comme les fonds de capital-investissement mais aussi de mieux exploiter les sources de données existantes, comme les registres du crédit et les jeux de données des banques centrales. En plus d'une meilleur exploitation des jeux de données au niveau microéconomique, une quantité de nouvelles approches méthodologiques est également nécessaire. Je n'en nommerai que deux. Premièrement, des expériences aléatoires sur des ménages et des micro- et petites entreprises mettra en évidence les technologies et les produits qui peuvent permettre de passer les barrières de l'inclusion financière en Afrique. L'un des défis à relever sera d'intégrer les effets induits et de ce fait, de dépasser les résultats partiels pour agréger les résultats. Deuxièmement, des études complémentaires évaluant l'effet de mesures spécifiques peuvent mettre en évidence les réformes les plus efficaces pour améliorer la profondeur financière durable et les résultats positifs pour l'économie réelle.
Afin que la recherche réussisse à collecter les données nécessaires, à poser les bonnes questions mais aussi à maximiser son impact, une étroite interaction est nécessaire entre les chercheurs et les donateurs, les praticiens et les décideurs. Cette relation s'avère souvent incontournable pour obtenir des microdonnées comme celles de registres du crédit ou d'institutions financières particulières ou pour entreprendre des expériences ou des essais contrôlés randomisés. Enfin, ces liens sont également utiles pour la diffusion des résultats de ces recherches et pour pouvoir avoir une influence sur les pratiques et les politiques dans le secteur financier.
Thorsten Beck est professeur de Banque et Finance à la Cass Business School de Londres et professeur d'économie à l'Université de Tilburg aux Pays-Bas . Il a été le président fondateur de l' European Banking Centre à l'Université de Tilburg 2008-2013 . Auparavant, il a travaillé dans le département de recherche de la Banque mondiale et a également travaillé comme consultant pour - entre autres - le FMI, la Commission européenne et la Société de développement allemande. Son travail de recherche et de politique a mis l'accent sur le secteur bancaire international et la finance d'entreprise et a été publié dans / Journal des Finances /, / Journal of Financial Economics /, / Journal of Monetary Economics / et / Journal of Economic Growth / . Son travail de recherche et de politique a mis l'accent sur l'Est , Europe centrale et de l'Ouest , en Afrique subsaharienne et en Amérique latine . Il est également chercheur au Centre for Economic Policy Research ( CEPR ) de Londres et chercheur au Centre d'études financières à Francfort . Il a étudié à l'Université de Tübingen, Universidad de Costa Rica , de l'Université du Kansas et de l'Université de Virginie.
Bibliographie et textes de référence
Beck, Thorsten, 2013a. Finance, Growth and Fragility: The Role of Government (Finances, croissance et fragilité : le rôle du gouvernement). Document de travail 9597 du CEPR.
Beck, Thorsten, 2013b. Finance for Development: A Research Agenda (Les finances du développement : un programme de recherche). Rapport de recherche pour ODI.
Beck, Thorsten et Robert Cull, 2014. Banking in Africa (Le secteur bancaire en Afrique) in : Berger, Allen, Phil Molyneux and John Wilson (Eds.): Oxford Handbook of Banking, 2nd edition.
Beck, Thorsten, Samuel Munzele Maimbo, Issa Faye et Thouraya Triki, 2011. Financing Africa: Through the Crisis and Beyond (La finance en Afrique : au-delà de la crise). Washington, DC: Banque Mondiale.
Beck, Thorsten et Wolf Wagner, 2013, Supranational Supervision: How Much and for Whom? (La supervision supranationale : à quel prix et pour qui ?). Document de travail 9546 du CEPR.
Claessens, Stijn and Neeltje van Horen. 2014. Foreign Banks: Trends and Impact (Banques étrangères : tendances et impacts). Journal of Money, Credit and Banking, publication imminente.
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