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Soyibou Ndao

La Labellisation : une réponse aux situations d’asymétrie d’information dans le financement des PME en Afrique

jan 13, 2020
Soyibou Ndao , Responsable du programme de labellisation des PME, ADEPME

Lorsque nous abordons la question de l’accès des PME au crédit, la préoccupation majeure évoquée par les acteurs est souvent relative au problème d’asymétrie d’information qui caractérise la relation entre la banque et la PME. L’asymétrie d’information est une situation contractuelle dans laquelle l’un des acteurs dispose d’une information de meilleure qualité ou plus d’informations sur ses compétences et ses motivations que son co-contractant. Dans le cadre d’une relation de crédit, elle se manifeste par la difficulté de l’établissement de crédit à qualifier la capacité réelle du demandeur de crédit à pouvoir générer suffisamment de revenus pour rembourser le prêt et sa motivation à respecter ses engagements. Ce problème pose donc le double défit pour la Banque de la sélection des bénéficiaires présentant les aptitudes et les « garanties » nécessaires au remboursement du crédit (risque d’anti sélection) et le comportement approprié pour le respect de ses engagements (risque d’aléa moral).

Ces difficultés mises en relief par la théorie, surtout avec Michael JENSEN et William MECKLING[1] se vérifient souvent dans la réalité en ce qui concerne le financement des PME. C’est ainsi qu’une enquête menée en 2016 par la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) auprès des établissements de crédit de la zone UEMOA a montré que ces derniers considèrent à 97,3% la faible qualité de l’information financière des PME comme la contrainte majeure à leur accès au financement. Le sentiment d’information asymétrique est donc le premier facteur bloquant dans la mesure où l’établissement de crédit va préférer rationner le crédit plutôt que de s’engager sur un client dont la qualité de l’information n’est pas suffisamment rassurante. Cela est confirmé par le comportement perçu de cette cible puisque la même enquête révèle que ces acteurs sont freinés à 69,1% par la dégradation du portefeuille. Les deux dimensions de l’asymétrie d’information sont ainsi un réel blocage à l’accès des PME au crédit dans la zone UEMOA.

C’est pour prendre en charge cette contrainte à l’accès au financement que l’Etat du Sénégal, au cours de la seconde Concertation nationale sur le Crédit de 2010, à miser sur la labellisation des PME comme principal instrument de réduction de la perception du risque lié à la situations d’asymétrie d’information. La labellisation consiste, en effet, en « un processus d’amélioration de l’éligibilité de la PME au financement bancaire ou autres par un renforcement du management, de la lisibilité de l’entreprise dans son secteur et du monitoring ». Ce dispositif consiste ainsi à s’attaquer aux deux dimensions de l’asymétrie d’information grâce notamment à trois piliers : l’amélioration de la lisibilité pour réduire le risque d’anti sélection et le monitoring pour couvrir le risque d’alea moral ; le renforcement du management de l’entreprise permettant à la PME de consolider les composantes de son organisation et d’effacer progressivement les faiblesses souvent caractéristiques de sa gouvernance grâce à une structuration et une modernisation des principales fonctions de l’entreprise.

L’amélioration de la lisibilité de la PME s’appuie sur un dispositif d’évaluation multiforme qui combine des outils d’analyse quantitative et qualitative.

Sur l’aspect quantitatif, un outil de scoring dénommé « eRating » est utilisé pour apprécier, pour chaque PME, « la capacité à pouvoir faire face à ses engagements financiers à un horizon de trois ans ». Cet outil s’appuie sur deux axes : la cotation et la notation.

La cotation est un instrument composite qui permet une catégorisation des PME aussi bien en fonction de leur taille ou de la qualité de leur manager dirigeant qu’en fonction des résultats d’une analyse financière approfondie. Cette analyse financière combine des critères issus de trois sources :

  • des recommandations de la BCEAO dans le cadre de l’instruction relative aux accords de classements ;
  • ensuite, des références sectorielles résultant d’une analyse sur une longue période des ratios de l’ensemble des PME déposant leurs états financiers au Centre unique de Collecte d’Informations (CUCI) de l’Agence nationale des Statistiques et de la Démographie (ANSD) ;
  • et enfin, des recommandations du secteur bancaire sur les ratios les plus pertinents pour apprécier la performance d’une entreprise.

La cote finale de l’entreprise apparaît ainsi sous la forme d’une concaténation des cotes d’activité et de crédit.

La notation utilise quant à elle les techniques de scoring pour déterminer le risque relatif de la PME et offrir une décomposition fine de ses principaux facteurs de risque.

Le score est, en effet, utilisé en complément de l’examen financier du dossier afin d’augmenter l’efficacité des prises de décisions. Il s’agit d’une étude statistique qui vient confirmer la pertinence de la cotation d’une entreprise. En effet, le score se construit comme une moyenne pondérée de ratios économiques et financiers qui, sous une forme synthétique, fournit une information dont la fiabilité est supérieure à celle de l’examen de chacun des ratios entrant dans sa définition. D’où l’importance de comparer les résultats de la cotation avec ceux du scoring.

L’analyse quantitative est complétée par une approche qualitative qui apprécie, au travers d’un diagnostic flash réalisé grâce à un questionnaire et une visite de site, la qualité des principales fonctions de l’entreprise. Cette analyse sert de support au renforcement du management de l’entreprise et permet de consolider la dynamique d’amélioration de la lisibilité de la PME.

La combinaison de ces deux approches permet de disposer d’une information de qualité sur les capacités réelles de la PME. Ce dispositif s’avère ainsi être un mécanisme performant pour faciliter la relation entre la banque et la PME. En effet, il  permet de bâtir une relation fondée sur une base objective avec l’intervention d’un tiers acteur capable de mobiliser toutes les informations pertinentes sur la PME et de la mettre à la disposition de la banque sous une forme synthétique susceptible de faciliter sa prise de décision.

Cette analyse est complétée par un dispositif de suivi de l’entreprise bénéficiaire d’un financement. Ce suivi permet de réduire de manière considérable le risque de détournement d’affectation et d’utilisation non optimale des ressources reçues par la PME. Le suivi combine, un coaching, un mécanisme de problem solving et des séminaires portant sur les principaux thèmes de gestion tels que l’organisation, la stratégie, le système d’information, les ressources humaines ou encore le marketing. De tels séminaires permettent de sensibiliser les dirigeants d’entreprise sur l’importance de la prise en charge de ces fonctions pour la consolidation des acquis de l’entreprise et lui permettre de réaliser un saut qualitatif durable.

L’importance de ces services d’accompagnement se fait ressentir lorsque nous apprécions les statistiques de l’ADEPME en matière d’accompagnement des PME à la recherche de financement. Les demandes sont, en général, introduites soit auprès d’institutions de financement (banques, SFD, institutions de crédit bail ou société de capital investissement) ou auprès de fonds publics destinés à une catégorie d’acteurs (jeunes, femmes, secteur agricoles, etc.) En 2015 et 2016, le taux de financement des demandes introduites au profit des PME a été respectivement de 46% et 50%. Pour le cas spécifique des demandes introduites, en 2016, auprès des institutions financières, sur 104 dossiers transmis 88 ont obtenu un crédit soit un taux de 68%. L’ensemble de ces dossiers fait l’objet de suivi de la part des services de l’ADEPME.

Aussi, l’ADEPME a conclu une série de conventions avec le secteur financier pour faciliter leurs relations avec le secteur des PME. L’une des dernières concerne le partenariat avec ECOBANK SENEGAL. La labellisation constitue, aujourd’hui le principal cadre qui régit la collaboration avec les institutions de financement.

Pour le cas spécifique de ECOBANK SENEGAL, des modifications sensibles ont été apportées à ses procédures d’octroi de crédit pour y intégrer la labellisation dans le processus d’instruction. C’est ainsi qu’il est demandé aux entreprises souhaitant bénéficier de l’accompagnement de la Banque pour accéder et réaliser des marchés publics de s’engager, au préalable, dans le processus de labellisation. La note attribuée à la PME par l’Unité de labellisation de l’ADEPME devient ainsi un élément fondamental du dossier de crédit de la PME, et la participation de l’Agence au suivi de la PME financée, un des axes majeurs de la politique de la Banque en matière de sécurisation des crédits octroyés aux PME.


[1] Jensen M., Meckling W., [1976], « Theory of the firm : managerial behavior, agency costs and capital structure », Journal of Financial Economics, 3, n°4


A propos de l'auteur

Soyibou NDAO est responsable du programme de labellisation des PME au sein de l’Agence de Développement de d’Encadrement des Petites et Moyennes Entreprises (ADEPME – SENEGAL). Il est Expert Secteur Privé, Financement et Développement des PME.

 

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