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Sean Maliehe
John Sharp

La digitalisation au service d'une économie plus humaine: Mobile money et développement socio-économique en Afrique

juin 12, 2018

Le rapport de GSMA (2016) sur l’état de l’industrie du mobile money soutient l’idée que:

Le mobile money a favorisé l'inclusion financière, en donnant aux populations l'accès à des transactions numériques transparentes et à des outils pour mieux gérer leurs besoins financiers. Il a également servi de passerelle pour d'autres services financiers tels que l'assurance, l'épargne et le crédit. L'impact du mobile money a été ressenti bien au-delà des transactions et de l’ouverture de comptes: la vie des usagers a été enrichie par une plus grande sécurité individuelle, un sentiment d'autonomisation, et d’autres avantages.

L’optimisme qui se dégage du rapport se justifie amplement, dans le sens où le mobile money pourrait davantage répondre aux besoins des populations les moins aisées en Afrique et ailleurs, comparativement à d’autres formes de monnaie qui sont apparues récemment.

Au-delà de l’analyse approfondie des données

Il faut également se féliciter de l’accent mis par le rapport sur l’importance de bien comprendre les besoins des populations les plus vulnérables afin de leur fournir des services financiers appropriés, où qu'ils se trouvent. A l’instar de l’abondante littérature sur les avantages du mobile money, le rapport souligne l’intérêt de l’analyse approfondie des données des clients des entreprises de technologie financière (fintechs), dont la disponibilité est liée au recours à l’internet. À mesure que les coûts d’achat des Smartphones baissent en Afrique et qu’inversement leur taux de pénétration augmente, l’analyse approfondie des données de clients permettra aux prestataires de services financiers (PSF) de créer des profils personnalisés des besoins et des préférences des utilisateurs afin d'adapter leurs services, y compris les produits inhérents au crédit et à l’assurance.

Une telle analyse des données est clairement importante, en particulier lorsque les PSF vont au-delà de la fonction de base du mobile money consistant à faciliter des transferts d'argent interpersonnels (P2P). Cependant, il convient de noter que le rapport de la GSMA reconnaît que la plupart des utilisations du mobile money en Afrique (en volume et en valeur) sont encore consacrées aux transferts d'argent. Dans un tel contexte, il est peu probable que l’analyse des données de clients soit productive, et il sera également nécessaire d'obtenir par d’autres moyens davantage d’informations sur les besoins, les désirs et les aspirations des populations les plus vulnérables.

Un exemple concret est fourni par la recherche sur le terrain de Woldmariam en Éthiopie. Il a découvert que de nombreux bénéficiaires ruraux de transferts mobiles P2P rencontrent des difficultés d’usage parce qu'ils sont analphabètes. Lorsque les envois de fonds se font en espèces, ils peuvent distinguer les billets de banque par leurs couleurs distinctives, mais ils n’arrivent pas à déchiffrer les montants affichés sur un petit écran; d’où le questionnement de Woldmariam sur les solutions numériques adaptées à ce type de clients que les fintechs peuvent mettre en place.

Sa recherche s'inscrit dans notre approche de l'économie humaine, qui interroge les pratiques des populations vulnérables pour s'insérer dans une économie qui ne leur profite pas. Nos recherches montrent que ces populations au Lesotho (comme dans beaucoup d'autres endroits) épargnent en formant des associations rotatives de différentes tailles. Les associations rotatives d’épargne et de crédit (ROSCA) ont un sens pour elles car elles reposent sur une logique culturelle locale et ancienne qui suscite la confiance des adhérents. Néanmoins, comme partout ailleurs, la confiance dans ces associations est parfois altérée par des membres peu scrupuleux qui cherchent à en tirer profit aux dépens de leurs associés. Pour contrer cela, les ROSCA essaient de trouver des moyens d'informer rapidement tous les membres à chaque mouvement d'argent sur les comptes bancaires dans lesquels ils stockent de manière collective leurs fonds. Ainsi, la contribution la plus importante offerte à l'industrie du mobile money n'est peut-être pas d'offrir un service dédié à l'épargne numérique sur la simple hypothèse qu'il remplira un vide. Les innovateurs ne pourraient-ils pas bâtir sur l’existant, en aidant les populations à renforcer davantage le modèle des associations d'épargne actuelles?

La littérature sur le mobile money met en relief le déploiement de nouvelles innovations passionnantes. Cependant, Les transferts P2P dominant toujours l’industrie du mobile money en Afrique, il est logique d'accorder une plus grande attention aux aspects de cette infrastructure qui pourraient être améliorés. Nos recherches au Lesotho montrent comment les usagers font face au manque de liquidité dans les réseaux d'agents - il leur est difficile de faire des opérations de dépôt et de retrait dans les zones rurales car les agents de petite taille n'ont pas assez de liquidités pour répondre à leurs besoins. La littérature évoque un certain changement à travers l'Afrique, en raison de l’émergence des agences bancaires en tant que principaux acteurs des réseaux d’agences, en lieu et place des agents indépendants. Même si l'implication plus étroite des banques est une bonne idée, elle constitue toutefois une question ouverte. En Afrique du Sud, nous avons constaté le rôle significatif que les grandes banques ont joué contre le mobile money et son potentiel à améliorer les conditions de vie des populations les plus vulnérables.

L’analyse de la rentabilité (business case) des services de mobile money

Comme la plupart des publications sur le sujet, le rapport de la GSMA est basé sur l'analyse de rentabilité des services de mobile money. Elle est fondée sur une certaine logique qu’on peut qualifier d’imparable: si les entreprises privées ne pouvaient pas tirer profit du mobile money, elles serait peu désireuses d’entrer sur ce marché. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il y a cinquante ans à peine, la nécessité de faire une analyse de rentabilité était loin d’être évidente, y compris pour la lutte contre la pauvreté et les inégalités dans le monde. L'idée dominante reposait sur le fait que le but de l'économie, telle que perçue dans bon nombre de pays, était d'améliorer la vie des citoyens, et que les entreprises privées, les gouvernements et les populations devraient coopérer et faire des compromis afin d’atteindre cet objectif.

Cette vision s'est pleinement concrétisée en Europe occidentale et en Amérique du Nord après la seconde guerre mondiale, mais elle a trouvé des échos favorables derrière le rideau de fer et est devenue l'objectif à atteindre dans les États nouvellement indépendants d'Asie et d'Afrique. A partir des années 1970, cette vision a été remplacée par l'idée que le succès dans la réalisation des objectifs socio-économiques dans une économie mondiale dépend du fait que l'entreprise privée conserve sa position dominante. D'où le plaidoyer en faveur d’initiatives telles que le développement du mobile money qui devrait conduire à des résultats «gagnant-gagnant» et dont les entreprises bénéficieront autant que les populations les plus vulnérables.

Néanmoins, affirmer que les entreprises tireront profit de telles initiatives autant que ces populations est sujet à controverses. L'époque actuelle démontre que les grandes entreprises, en particulier, ne fonctionnent pas selon ces règles prédéfinies. Le «libre marché» est l'idéologie de l'entreprise et, dans la pratique, les entreprises s’allient de diverses manières pour manipuler le marché à leur guise contre les intérêts des concurrents, des gouvernements et des populations. Ce n'est pas nécessairement le cas pour toutes les entreprises: les start-up de type fintech sont forcément plus à l'écoute de leurs clients potentiels que les grandes entreprises qui sont redevables à leurs actionnaires, dont la responsabilité est limitée et la connaissance des réalités locales est quasi-inexistante. L'Afrique du Sud a eu une occasion rêvée d'utiliser le mobile money pour accorder des subventions sociales à des millions de nouveaux bénéficiaires après 2012. L'État a plutôt confié ce marché à une grande société financière qui a ouvert un compte bancaire pour chaque bénéficiaire, et a donné à ses filiales l’accès aux informations de chaque compte afin de les cibler pour leur proposer des services financiers particuliers. Il n'est pas étonnant que, dans ce cas de figure, les facilités tant vantées de prêt instantané ne fassent que s’ajouter au fardeau de la dette des populations les plus vulnérables.

Conclusion Dans notre approche d’une économie plus humaine, nous mettons tout d’abord l’accent sur ce que bon nombre de pauvres, en Afrique et ailleurs, font de manière autonome pour s'insérer dans une économie mondiale inégale. Puisqu'ils connaissent bien mieux leur propre situation que des étrangers bien intentionnés ne le feront, se baser sur ce qu'ils font pour eux-mêmes est probablement le meilleur moyen de relever le défi de la pauvreté et des inégalités.

D'un autre côté, les populations les plus vulnérables ne peuvent pas résoudre seules ces problèmes. Elles ont besoin du soutien de l’administration/des pouvoirs publics et de gros bailleurs, même s’il est difficile pour elles d’en trouver actuellement. D'où la nécessité d'un examen critique, mais non dogmatique, des discours par lesquels les États et les entreprises cherchent à expliquer leurs actions pour résoudre ces problèmes. À cet égard, une approche plus humaine de l’économie permet d’examiner attentivement la rentabilité des services basés sur le mobile money tout en s’assurant que les bénéficiaires et les PSF sortent gagnants de ce type de services.

Notre argument repose sur l’idée que les États et les institutions affiliées aux gouvernements, comme les banques centrales, pourraient jouer un rôle déterminant dans le développement du mobile money en s’inspirant des points soulevés dans cet article.


A propos des auteurs

Sean Maliehe est un historien économique et ethnographe du commerce et du mobile money. Il a rejoint le programme de recherche en économie humaine de l'Université de Pretoria en tant que chercheur postdoctoral en janvier 2016, après y avoir débuté sa thèse de doctorat en 2012. Sa recherche est basée sur l'émergence du mobile money en Afrique australe. Sean explore le développement du mobile money au Lesotho et en Afrique du Sud, et utilise le canton de Diepsloot (au nord de Johannesburg) comme
site ethnographique.

John Sharp est actuellement directeur du programme de recherche sur l'économie humaine à l'Université de Pretoria en Afrique du Sud. Il est également chercheur principal au Centre interdisciplinaire pour la promotion du savoir et professeur émérite d'anthropologie sociale à l'Université de Pretoria.

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