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" J'assure vos arrières " - ce que font les " mutualitées " en RDC

juil 18, 2017
Ce texte a été publié à l'origine sur le site web du CENFRI. La République Démocratique du Congo (RDC) est un pays à l'histoire instable et avec une géographie qu'il est difficile de parcourir. Ce n'est pas l'endroit le plus facile à vivre si vous considérez les risques auxquels vous êtes régulièrement exposés. Ces derniers incluent la maladie, le chômage et les dépenses imprévues mais également des défis plus inhabituels et plus étonnants tels qu'un troupeau de buffles piétinant vos exploitations agricoles. Si vous prenez en considération le fait que l'assurance est généralement inaccessible, comment feriez-vous pour assumer cela avec votre famille ? Les habitants de la RDC ont trouvé une solution innovante et complexe qui répond bien à leurs besoins particuliers, sous la forme de mutuelles. Alors qu'il existe des groupes financiers communautaires comme les associations d'épargne et de crédit ou les fonds funéraires dans de nombreux pays africains, le principe des "mutualitées" est unique. Elles sont à distinguer des autres groupes coopératifs de par leur complexité et le large domaine d'application de leurs services financiers et fonctions sociales. A bien des égards, les " mutualitées " jouent un rôle d'assureur, de gestionnaire d'investissements, d'entreprises de travaux publics et de prestataire de services publics. Elles parviennent à rassembler tout un portefeuille de services financiers en un seul produit. Les " mutualitées " ont commencé dans la ville cosmopolite de Kinshasa. La rencontre de plusieurs cultures et ethnies a fait naître le besoin de préservation et de célébration de l'héritage de ces groupes. Des associations ont vu le jour et, au fil du temps, leur objectif est passé de la préservation culturelle à l'entraide mutuelle: soutenir leurs semblables dans une cité étrangère et parfois écrasante, loin de chez eux. Des mariages ont été célébrés, des décès ont été pleurés et ces " mutualitées " ont apporté de l'assistance dans les moments difficiles. De nos jours, les " mutualitées " sont des organismes sociaux complexes et organisés, dans lesquels les liens ne se limitent plus à une ascendance commune et où les avantages vont au-delà des aspects financiers. " Les avantages (d'une " mutualitée ") sont l'amour et le soutien mutuel. Nous apportons une aide en cas de maladie. Nous assistons également dans les situations de naissance. Et nous apportons aussi un soutien en cas de décès. "

Dirigeant d'une " mutualitée " à Kinshasa

Les membres d'une " mutualitée " se réunissent régulièrement. Lors de ces réunions, les membres versent une certaine somme, avec laquelle l'équipe de gestion (constituée de membres hautement estimés) est chargée de réaliser les objectifs de nature très diverse de la " mutualitée ". Les exemples vont de la petite mutualité de jeunes hommes qui débarrassent leur banlieue des eaux stagnantes pour combattre la malaria, à la grande mutualité qui fait du lobbying auprès des gouvernements pour réunifier les deux Congos. Il ressort des entretiens avec des membres des " mutualitées " que leur objet principal est d'aider leurs membres en cas de besoin. Elles y parviennent en mettant les risques en commun ou en mutualisant l'épargne. Dans certains cas de malheur (comme le décès ou la maladie) ou d'heureux événements (tels les mariages ou les naissances), comme les personnes interrogées l'ont susmentionné, les membres peuvent toucher une allocation. Un montant spécifique est défini pour chaque événement, tel que 300 $ pour un enterrement ou 100 $ pour une naissance. Les membres savent donc exactement à quoi s'attendre. Certaines " mutualitées " aident également leurs membres en proposant de l'épargne et du crédit individuels. La direction conserve l'épargne de ses membres ou, dans des cas exceptionnels et selon la fiabilité de ce membre, lui accorde un prêt. Qui plus est, certaines " mutualitées " font fructifier leurs fonds en investissant dans des actifs. Par exemple, une " mutualitée " d'étudiants a investi dans des réfrigérateurs et vend des boissons fraîches, alors qu'une autre a acheté des voitures et propose des services de taxi. Il existe également des " mutualitées " qui construisent des infrastructures et mettent en place des activités qui produisent des externalités positives. Les exemples vont des " mutualités " qui financent l'amélioration des routes à celles qui organisent des activités para-scolaires pour les enfants, comme des tournois de football. En plus de leur rôle d'assistance financière, les " mutualitées " jouent donc un rôle social important. " Tout d'abord, je suis fier de faire partie d'une association avec mes frères. J'ai perdu mon fils et je n'avais pas les moyens financiers nécessaires mais le Président de l'association m'a aidé en me prêtant 200 $ pour payer le cercueil. "

Employé d'une " mutualitée " à Kinshasa

Alors, que signifient les " mutualitées " pour les décideurs publics et les régulateurs ? Les " mutualitées " constituent une solution locale sur mesure pour bon nombre de congolais; étant donné le développement encore embryonnaire du marché financier de détail en RDC, y compris les nombreux obstacles à l'accès aux services financiers et le fait que la partie plutôt riche de la population est exclusivement desservie par le secteur financier formel. Cet état de fait crée un impératif politique visant à reconnaître et à protéger le rôle que jouent les " mutualitées " en desservant ceux qui sont hors du rayon d'action du secteur financier formel. Ceci pose également la question de savoir si une formalisation de ces services financiers est souhaitable et si c'est le cas, sous quelle forme. La mise en œuvre en 2015 de la loi relative au secteur de l'assurance, qui stipule que tous les fournisseurs d'assurances, y compris les " mutualitées ", sont soumis à des exigences nouvelles et strictes concernant l'entrée sur le marché et les critères de capital minimum, pourrait constituer un premier signal d'alarme pour l'avenir des " mutualitées ". Si elle est appliquée à la lettre, la plupart d'entre elles seraient en effet menacées. Si les " mutualitées " étaient remises en question, il ne s'agirait pas de la perte uniquement de services financiers largement accessibles mais également d'un précieux réseau de soutien social. Ainsi, alors que certains déploreront l'annulation des tournois de football de leurs enfants, des épreuves plus difficiles toucheraient ceux qui n'ont personne d'autre pour les aider quand ils ont des besoins d'argent pour une facture d'hôpital ou pire, un enterrement. Nous avons découvert le phénomène des " mutualitées " lors de nos recherches dans le cadre de l'étude Making Access Possible (MAP). Cette étude est de nature qualitative et quantitative, également basée sur l'analyse de la demande et de l'offre et les informations sont issues des intervenants du secteur public et privé. Ces données sont consolidées au sein d'une feuille de route d'inclusion financière. Le diagnostic découlant de cette étude est disponible et sera bientôt publié. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- A propos des auteurs Jaco Weideman est chercheur associé au Cenfri et fait partie de l'équipe depuis novembre 2014. Depuis son arrivée, Jaco a participé à plusieurs projets au Mozambique et en Afrique du Sud. Jaco fait partie de l'équipe ayant conduit les diagnostics de l'étude MAP (Making Access Possible) au Mozambique, à Madagascar et en RDC, en tant que responsable de l'analyse des données FinScope et de la segmentation visant à identifier les groupes cibles potentiels des fournisseurs de services financiers dans le pays. Renée Hunter
est analyste de recherche au sein de l'équipe Client Insights d'i2i (Insight2Impact), mise en place par FinMark Trust et CENFRI en 2015. Ses recherches à ce jour ont principalement porté sur l'importance centrale des clients et la protection des données. Avant de rejoindre i2i, Renée a travaillé comme chercheur junior au Cenfri et, avant cela, en tant que développeur junior pour un intégrateur indépendant de systèmes vidéo.

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