Il n'y a pas d'impact, mais seulement des preuves d'impact (seconde partie et fin)
La première partie de ce blog est disponible ICI.
II. Comment l’intentionnalité de l’impact social peut-elle être intégrée aux projets d'investissement?
Afin d’aider à intégrer concrètement l’intentionnalité de l’impact social dans les activités d’investissement, nous proposons une matrice en 3 I – l’Impact et ses objectifs, les Indicateurs et les Incitations – qui est basée sur notre expérience et les bonnes pratiques observées chez nos pairs…
Thèse d'impact et objectifs
Toute approche visant à mettre en avant l’intentionnalité de l’impact social doit impliquer une explication préliminaire de la question d’intérêt public à cibler et répondre à trois questions principales: Quelle est la nature et l'étendue du problème social et / ou environnemental à résoudre? Quelles activités d'investissement faut-il entreprendre pour résoudre ce problème? Quels sont les effets attendus sur la population cible? Cette thèse d'impact peut ensuite être décomposée en un ensemble d'objectifs d'impact spécifiques à atteindre grâce aux investissements entrepris et à leurs principales parties prenantes (clients, employés, sous-traitants, etc.).
Ces objectifs d’impact social doivent être liés aux nouveaux objectifs de développement durable, en tant que norme internationale harmonisée. Cependant, leur crédibilité repose directement sur le contexte local des investissements qui doit être dûment documenté: par exemple, si un objectif de création d’emplois est pleinement pertinent dans certaines zones et vis-à-vis de certaines populations-cibles, il se peut que ce ne soit pas le cas dans d’autres.
En interne, l’équipe sera fédérée autour d’objectifs précis et crédibles. Ces objectifs fourniront une base objective, claire et mesurable ("SMART") pour la sélection des projets d'investissement en fonction de l'impact attendu, et permettront à l'équipe de suivre et d'évaluer l'impact une fois les investissements réalisés.
Les indicateurs Nous agissons en fonction de ce que nous mesurons: pour garantir une véritable stratégie d’investissement axée sur l’impact, des indicateurs clés de performance ("KPI") doivent être mis en œuvre pour évaluer les performances tout au long de la chaîne de valeur de l’impact:
- Des ressources engagées dans les activités d'investissement, à savoir les intrants, tels que les capitaux investis, le niveau de soutien en matière de gestion (quantité de travail d’une ressource humaine par jour, par semaine…) ou le nombre de missions d'assistance technique qui ont été organisées;
- A des résultats tangibles liés aux activités d'investissement, tels que le nombre d'entreprises financées et soutenues, l'effet de levier de l'investissement sur d'autres sources de financement, la rentabilité et la croissance de l'entreprise;
- Aux principaux changements et effets sur la population-cible au niveau des parties prenantes, à savoir des résultats tels que les biens ou services de base fournis aux résidents locaux ou le nombre d'emplois créés par les entreprises détenues, etc.
Aller plus loin impliquerait une évaluation scientifique des impacts, car les résultats à long terme seraient ajustés en fonction de ce qui se serait produit sans l'investissement à impact social, par exemple. Cependant, l'évaluation des impacts au sens strict reste un défi pour le secteur des investissements à impact social, comme expliqué dans la section suivante. Il est également nécessaire de remettre en question les objectifs du fonds à deux niveaux:
- Au niveau du portefeuille: quels indicateurs ou notations sont pertinents et faciles à collecter pour tous les investissements?
- Au niveau de chaque investissement: est-il possible de définir des indicateurs clés spécifiques à une entreprise? Pour être plus efficace, il peut être approprié de construire un business plan basé sur l’impact social, qui spécifie les objectifs à atteindre année après année, voire un cadre cohérent complet, dérivé de projets philanthropiques et de méthodes inspirées de l’aide au développement.
En fonction des objectifs et des moyens disponibles, plusieurs formes d'évaluation peuvent être envisagées, notamment la collecte régulière d'indicateurs d'impact, la définition des notations des pratiques et la réalisation d'enquêtes de terrain, comme détaillé dans la section suivante.
Les incitations L’engagement de l’équipe d’investisseurs à impact social sur les performances peut en fin de compte se refléter dans les structures d’incitation financière. Ces dernières années, plusieurs fonds dédiés à l’impact social ont mis en place des structures d'incitation basées sur l'impact, liant des "intérêts rémunérés" ou d'autres types de rémunération des équipes, non seulement à des objectifs financiers, mais également à des objectifs extra-financiers. Ces initiatives-pilotes émanent de gestionnaires de fonds d’impact1 ou de certains de leurs investisseurs, tels que le Fonds européen d’investissement qui en a fait une condition préalable à tout financement et a mis au point une méthode spécifique.
En pratique, ces approches peuvent être complexes à mettre en œuvre, en particulier pour les fonds «ouverts» ou pour les fonds récents sans antécédents de gestion de l'impact social. Elles peuvent également être mal vues par certaines équipes, qui considèrent que la motivation de l’impact social n’est en aucun cas liée à la rémunération.
Cependant, ces systèmes comportent des avantages précieux: ils promeuvent une vision d'impact partagée entre les investisseurs et les gestionnaires de fonds et permettent à la gestion de l'impact social de devenir un sujet clé du suivi et de la gouvernance. Ils améliorent également la fiabilité des systèmes de mesure de l'impact social s'ils sont combinés à des mécanismes d'audit externe sur des indicateurs cibles. Enfin, ils ouvrent la voie à des approches similaires dans les sociétés bénéficiaires.
III. Comment prouver l'impact?
Pour compléter cet aperçu, il reste une dernière question: De quoi disposent les fonds dédiés à l’impact social pour réaliser pleinement et dans la pratique leurs objectifs d’impact?
Ressources humaines et organisationnelles
Les gestionnaires de fonds doivent être à l'avant-garde lors de la définition et de la mise en œuvre d'une politique d'impact social. Cette condition est particulièrement cruciale pour l'équipe d'investissement, qui doit pleinement prendre en compte les objectifs d'impact et les critères ESG lors de l'évaluation d'une transaction. Une formation spécifique et continue sur ces questions est nécessaire. De nombreux fonds optent pour une équipe spécialement dédiée à la gestion et au suivi de la politique d'impact afin de coordonner l'approche et de partager leurs expériences.
Pour aller plus loin dans la mise en œuvre de la thèse d'impact, une forme de gouvernance axée sur la mission d’impact social devrait être mise en place. Par exemple, des comités d’impact ad hoc peuvent être formés pour examiner la politique de gestion de l’impact du fonds et soumettre des propositions concernant diverses questions liés aux critères ESG et d’impact (définition de la stratégie, analyse de la performance, etc.). En outre, il est essentiel de veiller à ce que le comité d’investissement possède des compétences en gestion de l’impact social pour remettre en question les projets d’investissement dans ces domaines. Cette approche a été adoptée par I & P pour ses fonds les plus récents. Enfin, des mécanismes d’audit externe ou des certifications, telles que les notations GIIRS2, renforceront la fiabilité et la crédibilité du système de gestion de l’impact.
Outils d'impact
Une série d'outils pratiques devrait être mise en place pour faciliter le suivi et l'évaluation de l'impact social. Ces outils sont en effet utiles tout au long du processus d'investissement, y compris durant la phase de due diligence. Sur la base de ses principaux objectifs d’impact, I & P a, par exemple, mis au point un tableau de bord permettant d’évaluer l’impact potentiel du projet sur ses principales parties prenantes (employés, clients, sous-traitants) et de s’assurer que le projet est conforme à la thèse d’impact du fond. Le tableau de bord jette les bases d'une discussion ultérieure sur le projet. Les outils de mesure d'impact permettent de suivre les résultats du portefeuille pendant la période d'investissement. Ces outils reposent sur une série de mesures d’impact, communes à toutes les entités émettrices et spécifiques à chaque entreprise.
Après plusieurs années de mesure d'impact chez I & P, nous avons constaté que les indicateurs d'impact agrégés à l'échelle du portefeuille avaient affiné notre compréhension des impacts déjà bien connus et constituaient également un puissant outil de communication et d'établissement d'objectifs pour les nouveaux fonds. Ils restent toutefois insuffisants pour nous permettre de comprendre les réalités complexes de chaque entreprise-partenaire: pour cela, nous devons nous rendre sur le terrain et rencontrer les employés, les clients, les producteurs et les distributeurs de la firme afin de mieux les connaître et identifier les actions à mener pour de meilleurs résultats. Ces études de terrain sont basées sur une enquête de terrain de plusieurs semaines et fournissent un aperçu précieux des impacts d’une entreprise sur ses parties prenantes et son environnement.
Malheureusement, en raison de ressources limitées, ces évaluations ne peuvent être effectuées que sur un nombre limité d'investissements. Ces évaluations sont plus proches d’une mesure d’impact plus rigoureuse et sont déterminantes pour «améliorer» les opérations et promouvoir une culture de l’apprentissage. Cependant, ils ne "prouvent" aucun impact au sens scientifique du terme: en l'absence de "contrefactuels", les impacts observés sur le terrain ne peuvent être imputés exclusivement aux investissements réalisés, et leur durée, au-delà de la période d'évaluation, ne peut pas être mesurée.
Chaque fonds peut développer ses propres outils, ceux qui conviennent le mieux à ses besoins et à ses objectifs d’impact social. En fin de compte, l’important est de savoir dans quelle mesure les membres de l’équipe - et les sociétés dans lesquels les fonds d’impact investissent - sont capables de comprendre et d’utiliser / exploiter ces outils.
Communication et transparence
Enfin, les fonds d'impact devraient communiquer ouvertement sur leur méthodologie et leurs résultats, non seulement dans un souci de transparence, mais également pour partager les bonnes pratiques entre acteurs et dans l'esprit du secteur lui-même. Sans exposer les entreprises dans lesquelles il investit, un fonds peut communiquer les chiffres liés à l'impact global qui sont collectés annuellement, en fournissant des preuves de la contribution de ces résultats à ses objectifs d'impact. Il est également important de présenter comment ces résultats ont été identifiés et comment ils ont été attribués au fonds. Il ne faudrait pas oublier ici l'importance des réseaux et de l'examen par les pairs: il y’a beaucoup à apprendre à observer comment les autres fonds évoluent et à partager les pratiques qui fonctionnent.
Conclusion
Un célèbre proverbe français affirme: «Il n’ya pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour». Nous pourrions dire la même chose à propos de l'investissement à impact social.
Le véritable investissement dans l'impact social va bien au-delà des déclarations d'impact ou des discours nobles. Étant donné que les investisseurs à impact social visent explicitement à contribuer à une cause publique par le biais d'un instrument de marché, leur approche méthodologique consiste d'abord à identifier cet objectif, à s'organiser et à se motiver, puis à en accepter les conséquences, en termes de profit financier (ou de perte de profit) associés à leur objectif. Dans certains secteurs plutôt rares, il est possible de combiner des rendements élevés avec une thèse d’impact. Cependant, même dans de tels cas, la légitimité d'une approche d'impact s'affaiblit rapidement, du moment où le niveau de rentabilité attendu commence à attirer les investisseurs traditionnels.
En pratique, il est souvent nécessaire de faire des compromis entre profit et impact. C’est la raison pour laquelle un processus rigoureux de qualification, de mesure et d’évaluation des résultats, et de convergence des intérêts, tel que présenté dans ce document, est essentiel pour plusieurs raisons: justifier et légitimer les compromis que nous venons de souligner entre performance et impact, externaliser la valeur ajoutée sociétale qui est au cœur du processus d'investissement à impact social et faire la différence entre les «vrais» et les «faux» investisseurs à impact social… Présenter une preuve d'impact est la seule preuve de la véracité d’un investissement à impact social.
Bibliographie
DCED, Juillet 2017, Attribution in Results Measurement: Rationale and Hurdles for Impact Investors
GIIN, 2017, Annual Impact Investor Survey
Novethic, Juillet 2017, Les investisseurs en quête d’impacts. Stratégies, innovations et défis
Issue Brief, GIIN, December 2011, Impact-based incentive structures
1 Des exemples des mesures d’incitation basées sur l’impact social et qui sont mises en œuvre dans des fonds d’impact figurent dans une note d’information du GIIN accessible au lien suivant: https://thegiin.org/assets/documents/pub/impact-based-incentive-structures-aligning-fund-manager-comp.pdf 2 http://b-analytics.net/giirs-funds
A propos des auteurs
Jean-Michel Severino est le président d’Investisseurs & Partenaires (I&P) depuis 2011. Jean-Michel se consacre au secteur naissant de l'investissement à impact social afin de soutenir l’essor des petites et moyennes entreprises en Afrique Subsaharienne. Un choix qui s’inscrit dans une carrière essentiellement tournée vers le développement international et son financement: M. Severino a notamment été Directeur du Développement au Ministère français de la Coopération, Vice-Président pour l’Asie de l’Est à la Banque Mondiale (1996-2000), et Directeur Général de l’Agence Française de développement (AFD) de 2001 à 2010.
Elodie Nocquet, Directrice ESG & Impact, est responsable des questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) et de la mesure d’impact chez I&P. Elle rejoint l’équipe en 2009, initialement en tant que Chargée d’Investissement. Elle met en place la politique ESG et Impact d’I&P en 2012 et accompagne depuis l’équipe et les entreprises partenaires dans l’amélioration des pratiques. Elle a pris part à plusieurs initiatives du secteur sur la mesure d’impact, au travers d’études de cas sur I&P pour la Task Force du G8 sur l’investissement à impact social ou pour l’European Venture Philanthropy Association (EVPA).
Emilie Debled est Directrice des Relations Extérieures et du Développement chez Investisseurs & Partenaires, qu’elle a rejoint en mai 2012. Elle est responsable de la communication, de l’évènementiel, des relations presse et des projets de plaidoyer. Elle est également en charge des partenariats et coordonne les campagnes de levées de fonds des différents véhicules promus par I&P. Diplômée de l’EDHEC Business School en 2002, Emilie a acquis auparavant plus de dix ans d’expérience sur les enjeux de stratégie de marque et de communication notamment auprès de grands groupes bancaires européens et africains.
Clémence Bourrin est Chargée de Communication & Relations Extérieures au sein de l'équipe d'I&P qu'elle a rejoint en avril 2015. Elle s’occupe des activités de plaidoyer et des actions de communication d’I&P. Avant de rejoindre I&P, Clémence a notamment travaillé en tant que chargée de fundraising et de communication au sein de l’ONG World Fair Trade Organization Asia, spécialisée dans le commerce équitable en Asie du Sud-Est. Clémence est diplômée d’un Master en Développement International de Sciences Po Paris.
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