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J-M. Severino
E. Nocquet
E. Debled
C. Bourrin

Il n'y a pas d'impact, mais seulement des preuves d'impact (première partie)

oct 26, 2018

I. Le marché de l’investissement à impact social prend forme et gagne du terrain ...

Le marché de l’investissement à impact social connaît actuellement une forte croissance, alimentée par le vif appétit des investisseurs à l’échelle globale et par les besoins de plus en plus croissants sur le terrain.

En 2018, 229 organisations ont participé au septième sondage annuel du réseau GIIN (Global Impact Investment Network) sur l’investissement à impact social, et ont déclaré avoir investi 35 milliards USD dans plus de 11 000 transactions en 2017. Les participants ont également indiqué qu’ils s’attendaient à voir leurs activités croître de 8% durant la même année, confirmant ainsi la tendance positive anticipée pour ce marché.

De nombreux investisseurs ont en effet commencé à repenser leur approche en matière d’investissement à impact social, en adaptant les outils existants ou en créant des instruments spécifiques à cette nouvelle forme de financement. Parmi ces exemples, citons le fonds dédié à la facilité «Social Business» créée par Proparco, la filiale du secteur privé de l’Agence française de développement, et un fonds d’investissement à impact social géré par la Banque européenne d’investissement. D'autres institutions, telles que la Commission européenne et la Banque mondiale, ont mis en place d’importants véhicules d'investissement à impact social à partir de leurs ressources budgétaires.

Ces outils de financement dédiés traduisent un intérêt croissant des institutions financières de développement (IFD) pour les investissements à impact social, et pourraient constituer les premières étapes d'un déploiement à grande échelle impliquant un afflux de capitaux privés. Les bailleurs de fonds privés manifestent également un intérêt croissant pour les investissements à impact social. Un grand nombre de groupes bancaires et compagnies d’assurances ont créé et mettent en place des «fonds de fonds dédiés à l’impact social». Cette approche ne fait pas seulement partie de leurs politiques en matière de Responsabilité Sociale et Environnementale (RSE), mais répond également à une forte demande de leurs investisseurs et clients qui souhaitent mobiliser leur épargne pour des causes ayant un impact social et / ou environnemental.

A ce propos, une initiative particulièrement remarquable en termes de volume de financement et d’approche peut être mise en relief: il s’agit d’AXA Investment Managers, qui investit actuellement dans un fonds d’impact de 150 millions d’euros. L’équipe AXA IM, composée de professionnels de la finance et d’avocats spécialisés, est en mesure d’étudier selon une approche transversale toutes les opportunités d’investissement sur le marché, dans tous les secteurs et dans toutes les zones géographiques. D'autres acteurs français de premier plan, tels que Natixis (Mirova) et Amundi, s'engagent également dans la même direction, avec leurs propres modalités et conditions.

Parallèlement à cet intérêt croissant et à la multiplication des initiatives dédiées à l’impact social, des discussions sans fin dans le monde des investissements à impact social sont menées pour tenter de définir réellement ce qu’est l’impact social.

En fait, il est très difficile de le définir précisément parce qu'il existe autant de formes d’ "investissements à impact" que de fonds dédiés à ce type de financement. Chaque équipe consacrée à l’investissement à impact social détermine une cause d'intérêt général à laquelle elle entend contribuer, définit une stratégie d'investissement pour soutenir une cible - souvent mal desservie - et conçoit un système de mesure d'impact social qui est adapté à son objectif de départ. Le fait de trouver un cadre unique pour mesurer l’impact social semble être la solution à ces problèmes de définition. Cependant, il convient de reconnaitre que chaque définition de l’impact social obéit à ses propres indicateurs et son propre système de mesure de l’impact social.

Impact Washing - Une menace pour l'industrie de l'impact

Alors que les investissements à impact social ont gagné en popularité, les fonds privés ou publics à but lucratif ont de plus en plus tendance à vouloir axer leurs politiques d'investissement vers un discours en faveur de leur impact social. Dans certains cas, les entreprises se présentent comme des véhicules d’investissement à impact social afin d’optimiser leurs chances d’attirer les investisseurs. Ces pratiques sont appelées «Impact Washing». Dans la plupart des cas, le discours d’impact consiste en une présentation par le fonds en question de sa contribution vis-à-vis de l’emploi, de la croissance, d’un secteur ou dans un domaine spécifique d’activités.

Cependant, ces impacts sont généralement générés par toute entreprise bien gérée. Les entreprises bien gérées ont effectivement des impacts nets positifs sur la société et sur l’économie: si ce n’était pas le cas, il n’y aurait aucune légitimité pour le système capitaliste ou libéral. Qualifier ces effets d '«investissement à impact social» est trompeur: cela implique qu'il n'y a pas de compromis entre le profit et l'impact - et donc que les investissements à faible rendement sont tout simplement de mauvais investissements. Définir un cadre commun et unique constitue le principal défi du marché de l’investissement à impact social, et de tous les acteurs qui en assure le développement. Il est essentiel, pour l’intégrité et la légitimité d’un investissement à impact social réel, d’établir une distinction claire entre les initiatives sérieuses, rigoureuses et résolument orientées vers l’intérêt public, et celles qui feignent d’être basées sur des stratégies d’investissements conventionnels ou responsables. Nous sommes à une étape critique du développement du secteur.

Afin de lui permettre de se développer sur des bases saines et solides, il est essentiel de mettre en place des cadres communs, concrets et mesurables. Le réseau GIIN (Global Impact Investing Network) définit les investissements à impact social comme «des investissements réalisés dans des firmes, des organisations et des fonds dans le but de générer un impact social et environnemental associé à un rendement financier». L'intentionnalité est au cœur de la définition de l'investissement à impact social. Cependant, l'intentionnalité est par définition de nature déclarative et ne se traduit pas nécessairement en action. Le but de cet article est de fournir un cadre de référence à ceux qui souhaitent rendre leur intentionnalité plus tangible, adhérer à la transparence et à la crédibilité du secteur dans son ensemble et rendre plus difficile l'utilisation du prétexte d'investissement à impact social comme une stratégie marketing à la mode… Notre objectif est de:

  • Permettre une meilleure compréhension du secteur grâce à une approche ouverte et transparente
  • Partager les bonnes pratiques et les outils ayant fait leur preuve, promouvoir leur harmonisation et accroître la professionnalisation des acteurs
  • Mobiliser des fonds supplémentaires pour financer les fonds dédiés à l’impact social, en favorisant une meilleure connaissance et une plus grande appropriation des bailleurs de fonds.

II. Comment l’intentionnalité de l’impact social peut-elle être intégrée aux projets d'investissement?

Afin d’aider à intégrer concrètement l’intentionnalité de l’impact social dans les activités d’investissement, nous proposons une matrice en 3 I – l’Impact et ses objectifs, les Indicateurs et les Incitations – qui est basée sur notre expérience et les bonnes pratiques observées chez nos pairs… La seconde partie de l’article donnera de plus amples détails sur l’intégration effective de l’impact social dans les projets d’investissements, et la manière dont cet impact social peut être prouvé.


Investisseurs & Partenaires (I&P) est un groupe d’investissement d’impact dédié aux petites et moyennes entreprises d’Afrique Subsaharienne, acteurs clés d’une croissance durable et inclusive sur le continent. Depuis sa création en 2002, I&P a investi dans près de 90 entreprises basées dans 16 pays africains. Ces entreprises créent de la valeur locale et des emplois pérennes, mais génèrent aussi d’importants impacts sociaux, environnementaux et de gouvernance. Fondé par Patrice Hoppenot et dirigé par Jean‐Michel Severino depuis 2011, I&P compte une cinquantaine de collaborateurs présents à Paris et dans sept bureaux africains (Burkina Faso, Cameroun, Ghana, Côte d’Ivoire, Madagascar, Niger et Sénégal).


A propos des auteurs

Jean-Michel Severino est le président d’Investisseurs & Partenaires (I&P) depuis 2011. Jean-Michel se consacre au secteur naissant de l'investissement à impact social afin de soutenir l’essor des petites et moyennes entreprises en Afrique Subsaharienne. Un choix qui s’inscrit dans une carrière essentiellement tournée vers le développement international et son financement: M. Severino a notamment été Directeur du Développement au Ministère français de la Coopération, Vice-Président pour l’Asie de l’Est à la Banque Mondiale (1996-2000), et Directeur Général de l’Agence Française de développement (AFD) de 2001 à 2010.

Elodie Nocquet, Directrice ESG & Impact, est responsable des questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) et de la mesure d’impact chez I&P. Elle rejoint l’équipe en 2009, initialement en tant que Chargée d’Investissement. Elle met en place la politique ESG et Impact d’I&P en 2012 et accompagne depuis l’équipe et les entreprises partenaires dans l’amélioration des pratiques. Elle a pris part à plusieurs initiatives du secteur sur la mesure d’impact, au travers d’études de cas sur I&P pour la Task Force du G8 sur l’investissement à impact social ou pour l’European Venture Philanthropy Association (EVPA).

Emilie Debled est Directrice des Relations Extérieures et du Développement chez Investisseurs & Partenaires, qu’elle a rejoint en mai 2012. Elle est responsable de la communication, de l’évènementiel, des relations presse et des projets de plaidoyer. Elle est également en charge des partenariats et coordonne les campagnes de levées de fonds des différents véhicules promus par I&P. Diplômée de l’EDHEC Business School en 2002, Emilie a acquis auparavant plus de dix ans d’expérience sur les enjeux de stratégie de marque et de communication notamment auprès de grands groupes bancaires européens et africains.

Clémence Bourrin est Chargée de Communication & Relations Extérieures au sein de l'équipe d'I&P qu'elle a rejoint en avril 2015. Elle s’occupe des activités de plaidoyer et des actions de communication d’I&P. Avant de rejoindre I&P, Clémence a notamment travaillé en tant que chargée de fundraising et de communication au sein de l’ONG World Fair Trade Organization Asia, spécialisée dans le commerce équitable en Asie du Sud-Est. Clémence est diplômée d’un Master en Développement International de Sciences Po Paris.

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