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Lanre Oloniniyi

Financement du commerce africain: tenir compte du fossé technologique

sep 30, 2019
Lanre Oloniniyi , Co-Founder, Orbitt

Combler les lacunes par une approche macroéconomique 

Les pays africains occupent une position géographique privilégiée dans le commerce avec les marchés en croissance de l’Est, les marchés matures de l’Occident et les marchés domestiques du continent. Afin de tirer parti des avantages économiques qui en découlent, les institutions financières africaines ont commencé à s’intéresser à la demande non satisfaite résultant du déficit de financement du commerce extérieur sur le continent. Ce déficit est actuellement estimé à 120 milliards USD par la Banque africaine de développement (BAD). 

Un certain nombre d'initiatives relatives au financement du commerce de gros ont été mises en avant dans le but de libérer le potentiel du commerce intra-régional et de stimuler de facto la croissance économique. Cependant, les avancées technologiques qui émergent offrent une opportunité de combiner l’approche macroéconomique (top-down) du continent avec une solution dite « bottom-up », c’est-à-dire à portée des entreprises, qui se veut modulable et efficace. 

De loin, ces initiatives largement médiatisées semblent avoir pris en compte la cause fondamentale du défi et les mesures nécessaires pour le relever. Cependant, lorsque nous examinons de plus près les données du marché, une image différente émerge.

Identifier les failles en matière de financement du commerce en Afrique 

La dépendance excessive à l’égard des banques a entraîné une répartition inégale du financement des entreprises engagées dans le commerce international sur le continent.
Les banques nationales et internationales représentent toujours plus de 30% du total des transactions commerciales en Afrique, tandis que le financement bancaire du commerce intra-africain est estimé à seulement 20% du commerce total sur le continent, selon la BAD. 

Les grandes entreprises africaines absorbent la plus grosse part du financement domestique du commerce en Afrique, tandis que les petites et moyennes entreprises (PME) et les primo-arrivants sur ce marché ont du mal à obtenir des facilités de financement auprès des banques. 

Solutions pour satisfaire la demande croissance de financement

Les décideurs politiques et les professionnels de l’investissement du continent disposent de plusieurs options pour combler le déficit de financement du commerce. 

À ce jour, une grande partie de l’attention s’est concentrée sur les grandes entreprises africaines ayant un accès privilégié aux banques locales, ou sur les firmes multinationales disposant de lignes de financement bancaires à l’étranger. La situation des PME  a été très évoquée, alors qu’elles sont cantonnées à leurs systèmes bancaires domestiques avec un accès limité aux options de financement alternatif à l’étranger. 

Les PME constituent souvent la colonne vertébrale des structures économiques dans le monde, et l’Afrique n’échappe pas à ce constat. La Banque mondiale estime que les PME contribuent à hauteur de 60% de l'emploi total et 40% du PIB dans les économies émergentes. 

Fort de cela, nous estimons qu’il est possible de développer des solutions centrées sur les entreprises, dites « bottom-up », en examinant de près les obstacles rencontrés par les PME africaines afin de mieux les comprendre et les surmonter. 

Les solutions numériques ont un rôle essentiel à jouer pour combler le déficit de financement du commerce. Jusqu’à ce jour, très peu de débats ont porté sur la manière dont les acteurs clés de l’écosystème peuvent mieux exploiter la technologie pour améliorer l’accès au financement du commerce en Afrique. 

Cependant, la technologie prise individuellement ne peut pas être une panacée ; elle nécessitera une approche complémentaire, multiforme et unifiée. Il importe par ailleurs combiner les efforts des banques locales et internationales avec l'influence plus large des institutions multilatérales pour renforcer l’offre de financement du commerce en Afrique.

Quelle direction prendre?

L’Afrique est fondamentalement un continent commercial. La structure socio-économique de la plupart des pays africains est basée sur le commerce. Selon les données de la Banque mondiale, malgré les efforts concertés qui ont été récemment déployés pour diversifier les économies, le commerce représente toujours 51% du PIB de l’Afrique.

Le financement du commerce en Afrique augmente et les PME devraient être en meilleure posture pour assurer la part la plus importante de cette hausse.

Un rapport récent de Bain & Company (voir ci-dessous) prévoit que le commerce intra-africain augmentera de 5,3% entre 2016 et 2026. Les PME, en particulier celles dont les revenus dépassent 1 million USD, devraient représenter une part importante de cette croissance. Ces entreprises représentent une part importante du commerce de l’Afrique, mais même si 88% des PME africaines utilisent des transactions bancaires, seulement 25% d’entre elles ont accès aux lignes de financement bancaire (BAD). Un rapport similaire de la Société Financière Internationale (SFI) a évalué le déficit de financement (pour tous les types de financement) des 44 millions de micro, petites et moyennes entreprises (MPME) en Afrique subsaharienne à près de 331 milliards USD. 

Qu’est-ce qui explique ce déficit?

Les difficultés rencontrées par les PME en matière d’accès au financement du commerce ont plusieurs causes, dont :

• La complexité élevée et à la taille limitée du volume des activités de la plupart des PME basées en Afrique
• La mauvaise documentation et manque de données sur l’historique de crédit des clients
• Le manque de compétences et d'instruments financiers pour identifier les alternatives de financement et finaliser de manière efficiente un dossier de demande de financement
• Les limites en termes de ressources et de connaissances pour dédier des équipes spécialisées au processus de collecte de fonds.

Il existe également d’autres contraintes auxquelles font face les banques traditionnelles, et qui limitent leur offre de financement du commerce en faveur des entreprises du continent en pleine croissance. Au nombre de ces contraintes, on peut citer:

• Des évaluations rigoureuses et souvent longues des demandes de financement
• La rigidité des conditions de financement vis-à-vis du facteur taille de l’entreprise-demanderesse
• Des exigences de garantie prohibitives
• Le coût élevé du capital, en particulier lorsqu’il est libellé en dollars américains.

Le nombre et la variété de facteurs empêchant les entreprises d'accéder au financement du commerce, tels que mis en évidence par les PME africaines elles-mêmes (voir ci-dessous), constituent un défi structurel pour les banques et les autres prêteurs traditionnels. L'accès au financement pour ces entreprises devient donc coûteux, engendre des risques élevés et génère de faibles marges commerciales.

Financement des échanges commerciaux africains: impossible de tout miser sur les banques
 

Les banques sont la source de financement la plus importante pour les entreprises en Afrique, à l’instar des économies les plus développées du monde.

La récente enquête de la BAD auprès de 900 banques africaines a révélé que plus de 30% de l’ensemble des transactions sur continent sont financées par des banques. On estime que 68% de ces opérations étaient des transactions hors bilan, comme des lettres de crédit par exemple. Les 32% restants de l’activité concernaient des opérations inscrites au bilan des banques telles que des prêts à court terme.

Toutefois, le modèle traditionnel des services bancaires aux entreprises est coûteux à opérer lorsqu’il s’agit d’entreprises de taille moyenne et de prêts portant sur de faibles volumes de financement ; d’où la difficulté pour la plupart des PME à accéder aux fonds nécessaires pour soutenir la croissance de leurs activités, même lorsqu’elles possèdent un compte bancaire. Ni les banques internationales ni les banques locales ne sont en mesure d’investir dans le développement des PME, car ces types de prêts sont souvent coûteux et parfois peu rentables. Il en ressort que les entreprises de plus grande taille sur le continent africain se taillent la part du lion des financements disponibles. 

Le problème est souvent beaucoup plus complexe que la simple analyse de rentabilité des banques. Dans de nombreux cas, la recherche de financement est entravée par une asymétrie d'information due en partie à l’absence d’informations financières détaillées limitant les capacités des banques à mettre à disposition des PME des lignes de financement. Il est possible que les petites entreprises ne disposent pas des données requises, telles que l’historique de crédit ou des états financiers certifiés. L'absence de ces informations empêche les banques d'évaluer la situation de trésorerie d'une entreprise spécifique. 

En raison des réglementations financières internationales, les banques priorisent  également leurs clients les plus rentables. En effet, en plus de la nécessité de se conformer à des exigences strictes en matière de due diligence, les banques doivent conserver des réserves de capital plus importantes pour compenser la réalisation potentielle des risques encourus. Les réformes de Bâle III ont réduit le montant de capital que les banques sont en mesure de prêter. Les acteurs économiques qui pâtissent de ces améliorations réglementaires sont naturellement ceux de petite taille, en l’occurrence les PME.

Prêteurs alternatifs: une classe d'actifs en en pleine croissance

La demande croissante de financement du commerce exprimée par les PME, combinée aux contraintes auxquelles sont confrontées les banques africaines,  est un facteur majeur contribuant à l'émergence du financement alternatif (non bancaire) en tant que classe d'actifs en Afrique.

S'endetter pour développer son activité attire de plus en plus les entrepreneurs africains, en particulier les sociétés à faible et moyenne capitalisation. Cette nouvelle tendance est en partie due à l’émergence d’un éventail plus large d’options de financement qui étaient relativement inaccessibles aux entreprises africaines dans un récent passé. 

Les prêteurs alternatifs sont souvent en mesure d’offrir un financement à un taux d’intérêt autour de 18%, contrairement aux banques qui en offrent 25% ; ce qui est extrêmement attrayant pour une entreprise qui cherche à mobiliser des capitaux.

Une opportunité grandissante pour les investisseurs

Les investisseurs saisissent également l’occasion d’approfondir le paysage du financement du commerce en Afrique en fournissant aux entreprises en manque de financement le type de capital qu’il leur faut pour assurer leur croissance. Leur financement parait donc plus attrayant, compte tenu du fait que le financement de court terme induit un profil de risque plus faible et enregistre des taux de défaut de plus en plus bas.

Peu importent les rendements espérés, les investisseurs institutionnels, les banques, les importateurs et les exportateurs sont confrontés au défi d'évaluer et de trouver la bonne contrepartie durant le processus d'investissement. La tâche s’avère davantage compliquée lorsque les managers des firmes africaines rencontrent dans difficultés pour identifier les investisseurs potentiels, encore plus pour les primo-arrivants en quête de financement.

Exploiter la technologie commerciale

Toutes les parties prenantes de l’écosystème du financement du commerce en Afrique peuvent tirer parti de la technologie.

En éliminant les points de friction et les lenteurs, les investisseurs, les intermédiaires et les entreprises intervenant en Afrique peuvent réduire leurs coûts de transaction globaux. Cette recommandation s’applique tout au long du cycle de transaction, depuis le début de la transaction jusqu'à la gestion du portefeuille d’investissement, en passant par la due diligence et la gestion du processus de mise à disposition des fonds. Bien que la technologie puisse fournir les outils nécessaires pour gagner en efficience et en efficacité, elle offre également aux banques et aux acteurs non bancaires la possibilité de mieux collaborer, et donc d’améliorer l’offre de financement.
 
Utiliser la technologie comme une passerelle pour combler le déficit du financement du commerce

Il est temps de lancer un vaste débat sur la manière dont la technologie peut être utilisée pour connecter mieux les acteurs économiques afin de  résoudre certains problèmes structurels et économiques relavant du financement du commerce.

La technologie est largement utilisée pour soutenir les processus internes de financement du commerce des banques africaines, des Institutions de financement du développement (IFD) et des prêteurs alternatifs. Les outils numériques qu’ils déploient couvrent aussi bien les programmes génériques de Microsoft que des systèmes plus sophistiqués tels que le logiciel d’Ecobank dénommé OMNI eFSC (Electronic Financial Supply Chain). Cependant, ces solutions existent de manière isolée sans possibilité véritable d’interconnexion.

Données: Historique de crédit et informations relatives aux entreprises

Le déficit actuel d'informations sur les entreprises et leurs historiques de crédit constitue un défi pour les bailleurs de fonds.

À mesure que davantage d’informations sur les entreprises et leurs historiques de crédit sont mises à la disposition des banques et des prêteurs alternatifs, l'écart entre le risque perçu et le risque réel commence à se réduire et des volumes de financement plus importants peuvent être mis à la disposition de ces entreprises. Des startups innovantes telles que Asoko Insight, Matchdeck et Fraym, aux côtés d’acteurs plus établis comme Moody’s, représentent de précieuses réserves d’informations pour l’industrie.

L’ultime recours - un rôle pour les « SuperNodes » (connecteurs institutionnels)

Il n’existe pas de solution technologique universelle pour combler le déficit de financement du commerce extérieur en Afrique. Les plateformes en réseau nécessitent une collaboration et un investissement important de la part de tous les participants de l'écosystème. Pour l'Afrique, cet effort conjoint implique les banques, les IFD et les organismes gouvernementaux. Un réseau commercial numérique qui se veut solide engloberait également les autorités de réglementation, les firmes de négoce, les centres logistiques, les entreprises de transport, les prestataires de services financiers et les autorités douanières.

Il incomberait aux institutions multilatérales d’assumer la responsabilité et de jouer le rôle de «SuperNodes» : connecteurs institutionnels. Les organisations les mieux placées pour ce faire sont les IFD (axées par nature sur le développement) et les grandes banques disposant du niveau de capital adéquat.

Ces acteurs ont la taille requise pour coordonner et investir dans des technologies qui peuvent les aider à atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés en termes de rentabilité et d’impact socio-économique. En tant que sous-produit contribuant à un meilleur financement mutualisé et une information plus précise sur les garanties, ces réseaux de collaboration pourront aider leurs participants, pris individuellement, à réduire leurs risques lors de transactions futures.

Un «SuperNode» (connecteur institutionnel) devrait également pouvoir faire circuler des informations entre une banque régionale, les autorités portuaires et un réseau d’entreprises. Le réseau de l'entreprise assure le suivi du flux de marchandises et la documentation douanière; la banque quant à elle s’intéresse aux données pertinentes relatives à l'emprunteur et à l'acheteur final. Une telle approche boostera le potentiel d'accroissement du commerce intra-africain et interrégional, surtout en prenant en compte le fait que ces processus peuvent s'effectuer au sein d'une plateforme en réseau utilisant la technologie blockchain, exploitant des sources de données centrées sur l'Afrique et mettant en œuvre des solutions de paiement innovantes.

C'est le moment d’agir !

Le commerce reste la pierre angulaire des économies africaines et contribue à 51% du PIB total et annuel du continent. Le déficit grandissant en matière de financement du commerce doit être comblé par une approche multiforme.

Les banques, les IFD, les commerçants et les gouvernements doivent reconnaître que le recours aux nouvelles technologies est un instrument stratégique pour remédier à ce déficit de financement. En adoptant en priorité une approche numérique dans leurs stratégies de développement, toutes les parties prenantes de l'écosystème peuvent bénéficier de ses avantages.

Un espace économique n'est plus défini par des frontières traditionnelles, mais par des flux de données numériques, et l'Afrique doit numériser sa zone de libre-échange afin de réussir pleinement son intégration économique. De nombreux pays du continent ont déjà prouvé qu’ils étaient capables de faire des progrès rapides et impressionnants dans d’autres domaines.

Ainsi, en faisant de la technologie le moteur du changement et en adoptant des mécanismes appropriés de soutien institutionnel, l’Afrique a l’opportunité d’insuffler une nouvelle dynamique à l’avenir du commerce dans le monde.


À propos de l’auteur

Lanre Oloniniyi est le co-fondateur d'Orbitt, une plateforme servant d'outil de développement commercial pour les investisseurs axant leurs interventions sur le continent africain. L'objectif principal d'Orbitt est de réduire les inefficacités inhérentes aux transactions réalisées sur le continent. Fort de plus de 15 années d'expérience mondiale dans le domaine de l'investissement et avant de cofonder Orbitt, Lanre a participé au développement de stratégies d’investissement et à la mobilisation des capitaux nécessaires pour la création d’entreprises en Afrique, notamment les entreprises Sankuru, First African Gold et Tranergy Capital. Il a également travaillé chez BP, Subsea 7 et Citi au Royaume-Uni.

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