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Financement des PME africaines : faut-il renforcer les mécanismes existants pour combler le déficit ?

oct 24, 2017

Ce texte a été publié à l'origine en anglais sur la plateforme "Development Matters" de l'OCDE.

Les entreprises africaines n'ont pas la vie facile. Parmi les nombreuses difficultés rencontrées par les entreprises formelles, l'accès aux ressources financières arrive régulièrement en tête du classement. Près de 20
% des entreprises formelles en Afrique citent l'accès à la finance comme un obstacle à leur fonctionnement.[i] Dans leur ensemble, les micros, petites et moyennes entreprises africaines (MPME) font face à un déficit de financement d'environ 190
milliards de dollars US de la part du secteur bancaire traditionnel.[ii] Les entreprises africaines ont 19
% moins de chances d'obtenir un prêt bancaire que celles dans les autres régions du monde. En Afrique, les petites entreprises ont également 30
% de moins de chances d'obtenir un prêt bancaire que les grandes entreprises et ce chiffre est de 13
% de moins pour les entreprises de taille moyenne.[iii]

Pour combler ce déficit, les gouvernements et les acteurs du marché doivent renforcer les mécanismes de crédit existants et en développer de nouveaux.

Plusieurs instruments financiers innovants se développent actuellement ou présentent un fort potentiel de croissance dans toute l'Afrique. Les fonds de capital-investissement
ont investi un total de 22,7 milliards de dollars US en Afrique sur 919 contrats entre 2011 et 2016, bien que moins de transactions aient été enregistrées ces derniers mois. La plupart ont été conclus dans des secteurs à forte intensité de capital comme les télécommunications et l'énergie.[iv] Les prêts adossés à des actifs peuvent assouplir certaines conditions strictes liées au crédit traditionnel. Les expériences conduites au Burkina Faso (avec Burkina Bail) et en Afrique du Sud laissent penser que les banques commerciales et d'autres opérateurs financiers peuvent tout à fait proposer des services d'affacturage et de crédit-bail (leasing) sans qu'il soit nécessaire de mettre en place une législation supplémentaire.[v]

Dans le même temps, de nombreux entrepreneurs peuvent mobiliser directement d'autres mécanismes de financement comme le financement participatif ou le capital risque en Afrique ou hors d'Afrique. L'entrepreneur togolais Afate Gnikou a utilisé avec succès le financement participatif afin de lever des fonds pour un prototype d'imprimante 3D fabriqué à partir de pièces électroniques recyclées, et ce, pour un prix abordable de vente inférieur à 100
USD. L'entrepreneur de films en ligne nigérien Jason Njoku a levé, en une seule opération, 8 millions de dollars de capital risque auprès d'investisseurs africains et mondiaux. Andela, une start-up panafricaine créée en 2014 qui met en relation des codeurs avec des entreprises du monde entier, a récemment obtenu 40 millions de dollars de financements d'un fonds africain de capital risque.[vi] Ceci ouvre de nouvelles possibilités aux entrepreneurs africains à la recherche de financements sur le continent plutôt qu'en Europe ou en Amérique du Nord. Les migrants qui reviennent au pays utilisent leurs transferts d’argent, l’épargne rapatriée ou des emprunts pour créer leur affaire. De plus en plus de fonds de capital-investissement fournissent des capitaux de démarrage ou du capital-risque aux PME africaines, souvent en se spécialisant sur les marchés africains avec une combinaison de fonds publics et privés.[vii]

De nombreux autres instruments
peuvent aider à combler le déficit de financement des PME
: la microfinance qui est originellement destinée aux PME, le soutien direct de partenaires du développement (comme l'initiative Souk At-Tanmia de la Banque Africaine de Développement, qui fournit des financements et des services de parrainage/mentorat aux entrepreneurs) et les financements philanthropiques (le soutien de la fondation Tony Elumelu aux startups en Afrique fait régulièrement les gros titres des journaux et d'autres initiatives comme le cercle de réflexion Land of African Business se développent également).

Toutefois, ces solutions de financement innovantes sont hors de portée de la plupart des entreprises exerçant dans l'économie informelle. Pour combler ce déficit de financement, nous devons également améliorer les mécanismes traditionnels du crédit en perfectionnant les bonnes pratiques dans le secteur financier.

Certains soulignent l'importance des instruments traditionnels, comme les dispositifs de garantie du crédit (DGC). Les DGC sont garantis par des tiers - organismes gouvernementaux ou partenaires du développement - qui couvrent une partie des pertes potentielles du prêteur sur des prêts accordés à des PME, réduisant de manière significative les risques des banques en cas de défaut de paiement. Les DGC peuvent bénéficier à de petites entreprises qui ne peuvent pas apporter de grosses garanties, qui n'ont pas d'historique d'emprunts ou qui sont perçues comme trop risquées. Les expériences hors d'Afrique (en Turquie et en Malaisie) ont montré que les DGC peuvent empêcher la création de distorsions de marché.[viii] Un ensemble de principes clé peut aider à mettre en place des plans de garantie sans toutefois encourager les prêts à des emprunteurs à haut risque. Ces principes peuvent également contribuer à réduire la pauvreté. En Tanzanie, par exemple, plusieurs de ces garanties ont effectivement dirigé des fonds vers les groupes les plus vulnérables autrement exclus du crédit, comme de petits agriculteurs et des micro- et petits entrepreneurs.[ix] Les DCG fonctionnent également à une plus grande échelle, comme le montre l'expérience du Fonds Africain de Garantie. Des banques commerciales ont pu prêter le double des 230
millions USD de garantie du fonds à 1
300
PME en y adossant leurs financements, créant ainsi 11
000
emplois. Le fonds est parvenu à l'équilibre et a commencé à faire des bénéfices en juste trois ans de fonctionnement, quadruplant ses recettes.[x]

Il existe de nombreuses solutions pour combler le manque de financement des PME africaines. L'équilibre entre les financements traditionnels et innovants dépend du contexte de chaque pays. Alors que les 54
pays africains sont très différents, trois problèmes principaux ressortent. Premièrement, développer des réglementations et des politiques (comme le respect de la fiscalité et l'application des contrats) qui soient suffisamment ouvertes à l'innovation par des entrepreneurs africains. Deuxièmement, élargir et approfondir des solutions financières qui soient accessibles aux groupes les plus vulnérables. Par exemple, le secteur africain au Rwanda a pu se diversifier, malgré sa petite taille, avec des banques, des coopératives d'épargne et des institutions de microfinance qui ont conçu leurs produits pour des cibles sociales distinctes. Enfin, les gouvernements doivent s'attacher à garantir la stabilité macroéconomique en évitant les distorsions sur les marchés et la prise excessive de risque. Dans ce sens, la mise en place d'organismes dédiés aux PME peut aider à limiter les asymétries d'informations et à diminuer les risques de crédit. Pour atteindre ces objectifs et pour augmenter les ressources financières disponibles pour les petites affaires africaines, une coopération accrue entre les gouvernements, les partenaires du développement et ceux du secteur privé reste centrale.


[i] AfDB/OECD/UNDP (2017) African Economic Outlook 2017
: Entrepreneurship and Industrialisation
: 210, calculs sur la base d'enquêtes sur les entreprises de la Banque Mondiale, qui couvrent des entreprises du secteur formel comptant au moins 5 employés.
[ii] Sur la base des données de la base Enterprise Finance Gap Database de l'IFC
[iii] AfDB/OECD/UNDP (2017): 225, sur la base de l'article de Beck et Cull (2014), “SME finance in Africa”, Journal of African Economies, Vol. 23 (5), p 583 à 613
[iv] AVCA (2017), 2016 Annual African Private Equity Data Tracker
[v] Sur la base de l'expérience de services d'affacturage et de leasing au Burkina Faso (par la société financière
Burkina Bail) et en Afrique du Sud (par le secteur bancaire commercial), la Bank of Namibia a envisagé de proposer des services du même type en Namibie. Pour plus d'informations, voir AfDB/OECD/UNDP (2017)
: 226.
[vi] https://qz.com/1099774/andela-40-million-series-c-local-founders-can-look-to-raise-more-funding-from-african-vcs/, en date du 16
octobre 2017.
[vii] Severino, J.-M. et J. Hajdenberg (2016), Entreprenante Afrique, Odile Jacob, Paris.
[viii] IFC (2010), Scaling-Up SME Access to Financial Services in the Developing World
[ix] http://www.fsdt.or.tz/wp-content/uploads/2016/06/Review-of-Guarantee-Schemes-small.pdf
[x] AfDB/OECD/UNDP (2017) : 226, sur la base du Fonds Africain de Garantie, Rapport annuel 2015 --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- A propos des auteurs Rodrigo Deiana est analyste junior des politiques à l'Africa Unit du Centre de développement de l'OCDE, dans le cadre du programme JPO des Nations Unies. Il a contribué à l'édition 2017 des Perspectives économiques en Afrique et, entre autres, travaille sur les aspects politiques du développement du commerce international et du secteur financier en Afrique. Avant de rejoindre l'OCDE, Rodrigo était économiste au gouvernement rwandais dans le cadre de la bourse ODI, en tant que conseiller pour l'intégration régionale, la politique commerciale et le développement du secteur privé. Il a également travaillé comme consultant pour le Groupe de la Banque mondiale à Kigali sur des questions de politique agricole. Auparavant, il a travaillé à la Banque Centrale Européenne à Francfort et à l'Organisation Mondiale du Commerce à Genève. Rodrigo est titulaire d'un Master de la Barcelona Graduate School of Economics et d'une Licence en économie internationale de l'Université de Nottingham. Arthur Minsat est économiste et chef de département pour l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique (par intérim) au Centre de développement de l'OCDE. Arthur est l'auteur principal des chapitres thématiques des Perspectives économiques en Afrique (AEO) 2016: Villes durables et transformation structurelle, et AEO 2015: Développement régional et inclusion spatiale. Il a coordonné cette recherche incluant des enquêtes dans les 54 pays africains, en étroite collaboration avec la Banque africaine de développement et le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Avant de rejoindre l'OCDE en 2014, Arthur a travaillé pendant trois ans au PNUD, contribuant ainsi aux rapports phares sur le développement humain. Auparavant, il a enseigné l'économie du développement et les relations internationales dans les universités britanniques et a acquis une expérience dans le secteur privé auprès de Wolters Kluwer Transport Services. Arthur est titulaire d'un doctorat de la London School of Economics (LSE) et d'un double diplôme franco-allemand de Sciences-Po Lille et de l'Université de Münster.

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