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Exigences de fonds propres, concurrence et stabilité bancaire en Afrique - Interview

sep 05, 2017
Cette interview met en relief les principaux enseignements d'un article de recherche à l'initiative du Dr Jacob Oduor de la Banque Africaine de développement. L'interview qui se fonde sur les résultats de cette recherche passe en revue les problématiques du système bancaire en Afrique. 1. Pourquoi avez-vous choisi un sujet relatif au secteur bancaire, précisément sur la réglementation? Existe-t-il des risques subis par le système bancaire africain qui justifient votre recherche ? Le secteur bancaire est important dans le processus de stimulation de la croissance économique à travers l'intermédiation des ressources d'investissement. Son efficacité dans l'accomplissement peut cependant être compromise par des règlements uniformes. En Afrique où l'inclusion financière est encore faible, toute réglementation augmentant le coût des services financiers peut être contre-productive dans la réalisation des objectifs plus larges de croissance économique. Si l'obligation d'augmentation du capital minimum des banques peut atteindre son objectif principal de stabilité financière sans affecter le coût des services financiers, elle est la bienvenue. Ce compromis, bien qu'important pour le développement développement du secteur bancaire, demeure bien souvent difficile à réaliser. 2. Bâle I, Bâle II et maintenant Bâle III ont appelé au renforcement des fonds propres au fil des années. À votre avis, comment la dernière réforme affectera-t-elle les banques africaines ? Le renforcement des fonds propres a pour conséquence la création de banques plus importantes. Il y a deux problèmes principaux à ce propos. Tout d'abord, des faits de plus en plus nombreux montrent que les grandes banques ne sont pas nécessairement sûres. Elles se considèrent comme étant "trop grandes pour faire faillite" et s'engagent donc dans des investissements plus risqués qui les mènent vers une plus grande vulnérabilité aux chocs, ce qui n'est pas le cas des petites banques (Berger et Mester, 1997[1]) ; une telle réglementation peut donc accroître l'instabilité du secteur bancaire en Afrique. La seconde et plus importante conséquence pour l'Afrique est que le renforcement des fonds propres induit une concentration de l'industrie bancaire, réduit la concurrence, peut générer des coûts pour les services financiers et étouffer l'inclusion financière. Les exigences réglementaires élevées de capital initial peuvent imposer des barrières à l'entrée pour les nouveaux acteurs du secteur, ce qui restreindrait la concurrence et permettrait aux banques existantes d'accroître leur pouvoir de marché (Berger et al., 1993[2]). Dans un continent où l'inclusion financière est manifestement faible, cette réglementation peut avoir plus de conséquences négatives que d'avantages. 3. Votre recherche s'est centrée sur l'impact du renforcement réglementaire des fonds propres sur la stabilité du secteur financier en premier lieu, et en second lieu sur la concurrence. Qu'a révélé votre recherche ? Les résultats montrent qu'un renforcement accru des fonds propres augmente considérablement l'instabilité financière en Afrique (sauf dans les grandes banques), impliquant ainsi que des exigences plus élevées de capital ne rendent pas plus sûres les banques africaines. Nous constatons également que le besoin d'accroissement du capital minimum réglementaire des banques améliore la compétitivité-prix des banques étrangères tout en rendant les banques nationales moins concurrentielles, en raison principalement du coût élevé de la levée et de la détention de capitaux supplémentaires pour les banques nationales, à l'inverse des banques étrangères qui peuvent obtenir des fonds propres supplémentaires à coût réduit auprès de leurs sociétés-mères. Les résultats mettent en doute l'efficacité d'un renforcement des exigences de fonds propres sur la stabilité et la compétitivité du système financier africain. 4. Avez-vous trouvé dans votre revue de littérature des conclusions similaires ? Alors que d'autres études, dont Furlong et Keeley (1989)[3] et Keeley (1990)[4], ont révélé des effets stabilisateurs de l'augmentation des exigences de fonds propres, d'autres études ont abouti à des conclusions similaires à celles de notre étude. Boot et Greenbaum (1993)[5], par exemple, constatent que les exigences de fonds propres réduisent les incitations à la surveillance, affectant ainsi négativement la qualité des portefeuilles des banques tout en augmentant le risque d'instabilité. En revanche, Hakenes et Schnabel (2010)[6] ont montré que des exigences de capital plus strictes augmentent le risque de prêts individuels et peuvent également augmenter la probabilité de défaut de la banque car elles relâchent la concurrence pour les prêts et déstabilisent ainsi le secteur bancaire. En ce qui concerne l'exigence de renforcement des fonds propres et la concurrence, des résultats similaires ont été obtenus par Bikker & Groeneveld (1998)[7] qui ont évalué la structure de la concurrence dans le secteur bancaire de l'UE et constatent que la concentration nuit à la compétitivité. Des résultats similaires ont été obtenus par Claessens et Laeven, 2004[8], entre autres. 5. Dans votre recherche, vous avez également procédé à des tests de causalité inverse. Quelle était l'idée sous-jacente au test et qu'a-t-il montré ? Le potentiel de causalité inverse découle du fait que les banques qui sont considérées par les régulateurs comme étant moins stables devraient être invitées à maintenir des ratios de capital plus élevés par rapport aux banques plus stables. L'instabilité peut par conséquent être une cause d'exigence de capital plus élevé pour les banques et des exigences de renforcement des fonds propres peuvent constituer une source d'instabilité. Les résultats utilisant l'approche des variables instrumentales confirment les hypothèses selon lesquelles l'augmentation du ratio de capital accroît l'instabilité du secteur bancaire. 6. Vous avez mentionné que certaines critiques font valoir que Bâle III est trop complexe et permet aux banques d'utiliser des modèles novateurs internes afin de détenir moins de fonds propres qu'elles ne le devraient. Pouvez-vous nous en dire plus sur certaines de ces techniques et comment les régulateurs peuvent-ils combler ces lacunes ? Comment cela devrait-il être traité dans le contexte africain ? Les modifications apportées à l'Accord de Bâle en 1996 ont permis aux régulateurs d'accepter les évaluations des services de gestion des risques des banques dans l'établissement du niveau de capital nécessaire pour couvrir les risques de marché du portefeuille d'actifs des banques. Par conséquent, les modèles de portefeuille sont devenus de plus en plus courants dans les banques. Ces modèles évaluent généralement la valeur à risque (VaR). En raison du grand nombre de titres échangés, les modèles VaR utilisent inévitablement un grand nombre d'hypothèses simplificatrices, ce qui entraîne des estimations différentes de la valeur à risque. Il est donc possible que certaines banques utilisent ces modèles internes pour sous-estimer leurs risques afin de détenir moins de capital réglementaire exposant l'ensemble du secteur aux risques. Pour remédier à une telle situation, les régulateurs doivent s'assurer que les banques évaluent la pondération de leurs risques et leurs exigences de fonds propres sur la base d'une approche normalisée. Les modèles internes pourraient être utilisés pour compléter et non remplacer les modèles standard. Afin de réduire la capacité des banques à masquer les actifs risqués, il est nécessaire de réduire leur liberté dans le calcul de ces pondérations de risques en réduisant les choix de modélisation dont elles disposent et en améliorant leur communication publique. Il faut également explorer la réglementation avec des normes diverses basées sur la complexité et le risque. 7. Aux États-Unis, la notion de "trop grands pour faire faillite" est apparue comme un sujet controversé parmi les régulateurs, les décideurs publics et les banques. Le débat entre le démantèlement des grandes banques - ou à tout le moins la réhabilitation d'une législation de type Glass-Steagall - et le statu quo demeure d'actualité. Vous citez l'exemple du Nigéria comme preuve que la consolidation n'est pas la réponse à la stabilité du système bancaire. Voyez-vous un risque systémique associé à la taille des banques opérant sur notre continent? Certaines d'entre elles ont-elles atteint ce niveau critique ? Bien que cette étude n'ait pas permis d'établir le seuil spécifique au-delà duquel l'inefficacité s'établit, l'expérience a montré que les grandes banques peuvent faire faillite et qu'il y a un seuil au-delà duquel la diminution des rendements marginaux s'établit. Le renforcement de la résilience à travers une augmentation indéfinie des exigences de fonds propres peut être contre-productif. De plus, les réserves de capital sans mesures d'accompagnement réglementaires sont au mieux inadéquates. La réglementation doit donc aller au-delà de la taille des banques. La concentration du marché dans le secteur bancaire en Afrique est élevée par rapport à celle du marché bancaire dans les pays développés, par conséquent, le potentiel de risque systémique existe, mais savoir si les banques africaines ont atteint ce seuil est un domaine de recherche future. Ce qui ressort clairement de nos résultats, c'est que les normes réglementaires sur les réserves de fonds propres n'ont pas contribué à réduire ce risque. La lutte contre le risque systémique ne doit donc pas être trop portée sur la taille, mais sur les mesures d'accompagnement réglementaires visant à assurer une bonne gouvernance et une prise de risque prudente quelle que soit la taille. 8. Si le renforcement des exigences de fonds propres n'est pas la réponse pour accroître la stabilité du secteur financier, quels types de politiques les régulateurs et les décideurs publics devraient-ils explorer dans leur quête d'un secteur financier solide, profond et liquide ? Le renforcement des fonds propres est toujours important pour la résilience, mais ce n'est pas la seule façon d'augmenter la résilience, il n'est pas adapté à tous les contextes, à lui seul, il est inadéquat. Les régulateurs doivent être en mesure d'identifier les sources de risques systémiques et développer des instruments réglementaires capables de faire face à différents types de risques. Les défaillances internes de gouvernance se révèlent être une source majeure d'instabilité dans le secteur bancaire de nombreux pays en Afrique et dans les marchés plus développés. Ce type de risque ne peut être traité par des réserves croissantes de capital. Les améliorations apportées au monitoring et à la supervision des banques peuvent également donner le même résultat de stabilité financière sans mettre en péril les objectifs d'inclusion financière. 9. Quelle est votre opinion sur la rivalité grandissante entre les Fintechs et les banques, et considérez-vous cela comme un événement inévitable pour améliorer l'efficacité et augmenter l'inclusion? Du point de vue réglementaire, que peut-on améliorer le cas échéant ? Sans aucun doute, les Fintechs ont perturbé l'intermédiation bancaire traditionnelle et ont contribué à améliorer le système financier au-delà du potentiel des banques traditionnelles. Des services de paiement et de transfert de mobile money, aux services d'épargne et de crédit par l'intermédiaire des plateformes de téléphonie mobile, les Fintechs ont prouvé aux banques qu'il est possible de desservir les personnes non bancarisées à faible revenu et continuer à faire du profit. Les banques adoptent de plus en plus les mêmes approches pour la prestation de services financiers afin de poursuivre leurs activités. Cependant, dans certains cas, le rythme d'adoption des nouvelles technologies dans le secteur financier est plus rapide que l'évolution de la réglementation en la matière. Un certain nombre de régulateurs n'ont pas développé d'outils et d'infrastructures, y compris l'infrastructure de reporting et d'analyse de pointe pour soutenir et réguler suffisamment les innovations des Fintechs. Dans la plupart des cas, les entreprises Fintechs sont découragées par le temps et les coûts de l'autorisation officielle et de la conformité aux réglementations. Il s'agit d'une problématique particulière dans le secteur des services financiers en Afrique où les intérêts politiques sont encore intenses et où les intrus qui viennent prendre une part des profits ne sont pas les bienvenus. En outre, les réglementations devraient être flexibles et les Fintechs ne devraient pas être orientées de force dans le même moule réglementaire coûteux que les banques traditionnelles, ce quia le pouvoir d'étouffer la capacité d'innovation des startups. -------------------- [1] Berger, A. N. & L. J. Mester. 1997. Inside the black box: What Explains Differences in The Efficiencies of Financial Institutions? Journal of Banking & Finance, Vol. 21, pp. 895-947 [2] Berger A. N., W. Hunter, and S. Timme. 1993. The Efficiency of Financial Institutions: A Review and Preview of Research Past, Present, and Future, Journal of Banking and Finance, Vol.17 pp. 221-249 [3] Furlong, F. T. and M. C. Keeley. 1989. Capital Regulation and Bank Risk-Taking: A Note, Journal of Banking and Finance 13, 883-891. [4] Keeley, M. C. 1990. Deposit Insurance, Risk and Market Power in Banking, American Economic Review, Vol. 80(5), pp. 1183-1200 [5] Boot, A.W., and S. Greenbaum. 1993. Bank Regulation, Reputation, and Rents: Theory and Policy Implications. In: Mayer, C., and Vives, X. (eds), Capital Markets andFinancial Intermediation. Cambridge, UK: Cambridge University Press, 292-318. [6] Hakenes, H. and I. Schnabel. 2010. Capital Regulation, Bank Competition, and Financial Stability, Leibniz University of Hannover, MPI Bonn, and CEPR [7] Bikker J.A. and J.M. Groeneveld. 1998. Competition and Concentration in the EU Banking Industry Research Series Supervision 8, Netherlands Central Bank, Directorate Supervision [8] Claessens, Stijn, and Luc Laeven. 2004. What Drives Bank Competition? Some International Evidence. Journal of Money, Credit, and BankingVol. 36, pp. 563-583 -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- A propos de l'auteur Dr Jacob Oduor est économiste principal en charge de la recherche à la Banque Africaine de Développement (BAD). Il détient un doctorat en sciences économiques obtenu à l'université de Bielefeld en Allemagne, et un Master et une Licence dans la même discipline obtenus à Kenyatta University de Nairobi (Kenya). Avant de rejoindre la BAD, Dr Jacob Oduor a enseigné les sciences économiques à Kenyatta University et il a travaillé à Cooperative Bank du Kenya et à l'Institut kényan pour la Recherche et l'Analyse en matière de Politiques Publiques (KIPPRA). Dr Oduor est un économètre dont la spécialisation porte sur les séries temporelles, la cointégration, les théories et politiques macroéconomiques, les politiques monétaires et les théories de la croissance.

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