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En attendant la tempête : la réglementation des opérations commerciales sur les produits agricoles

mai 23, 2011
Aujourd'hui, alors que les prix du carburant et des aliments augmentent rapidement, nous sommes tous
conscients des risques de troubles sociaux et civils qui pourraient en découler. Le monde a besoin de denrées alimentaires à des prix abordables pour satisfaire les besoins d’une population croissante, dans un environnement naturel de plus en plus instable en raison du changement climatique. Notre capacité à répondre à ces besoins dépendra de la façon dont nous évaluons et faisons face aux risques et rendements de l'investissement agricole, ainsi que de la façon dont nous réglementons les investissements dans le secteur agricole.

Les investisseurs sont bien conscients de ces perspectives. Selon Blackrock Global Funds, qui faisait alors la promotion de ses Fonds agricoles mondiaux : « Le secteur agricole, dans une certaine mesure, accuse un retard par rapport à d’autres secteurs du marché des matières premières. Toutefois, les fondements de la demande continuent de s'améliorer et nous sommes confiants du fait que l'agriculture est un investissement rentable à long terme, particulièrement compte tenu du fait que les stocks de certains produits agricoles se trouvent à des niveaux historiquement bas. Nous avons identifié trois moteurs puissants de la demande de produits agricoles : l’accroissement de la population, la hausse des revenus et la croissance des biocarburants [...] Les niveaux faibles des stocks de certains produits devraient potentiellement amener ces moteurs de la demande à exercer une pression haussière sur les prix. »

En plus des risques traditionnels dans le secteur agricole,
nous avons maintenant un risque important et croissant provoqué par l’homme, qui est celui résultant de la « financiarisation » des produits alimentaires. Le système de libre marché, combiné à la finance et le commerce international, favorise une technologie raffinée et un niveau de vie incomparable dans certaines parties du monde, à la faveur des investissements attirés par les gains récompensant les risques. Mais la spéculation financière sur les denrées alimentaires, facilitée par les marchés
peu ou pas réglementés, peut être considérée comme l’externalité négative
de ce système de libre marché.

Une question intéressante à laquelle nous sommes confrontés est de savoir s'il est moralement et éthiquement correct de « spéculer » sur les denrées alimentaires ? Est-il correct de permettre des ambitions lucratives non contrôlées et non réglementées qui consistent à empêcher l'approvisionnement du marché céréalier en période de pénurie ? Notre façon de rapporter les profits est-elle juste lorsque nous ne transférons pas dans les comptes de résultats du secteur privé les coûts engagés pour contenir les troubles sociaux, les émeutes, les guerres, etc. ? Devrions-nous prendre des mesures pour nous assurer que cette recherche du profit soit modérée et réglementée ? Croyons-nous vraiment que, comme le dit Gordon Geko dans le film Wall Street, « la cupidité est bonne ? ». Ne venons-nous pas de vivre et de subir les conséquences d'une mauvaise régulation et d’un mauvais contrôle de l'économie mondiale ? Pouvons-nous nous permettre de prendre ce risque avec notre nourriture ?

Heureusement, des voix s’élèvent déjà pour appeler à la régulation de la spéculation financière dans les matières premières et donc dans les produits alimentaires. Mais la mise en œuvre de la législation et la réglementation requise n’est pas encore effective.
Il y a « un besoin urgent de nouvelles mesures de transparence et de régulation pour faire face à la spéculation sur les contrats à terme des marchés agricoles », a déclaré Jacques Diouf, Directeur général de la FAO.

Dans le Rapport de la situation économique mondiale et perspectives 2011 publié par l'ONU, il est noté que : « La fonction traditionnelle des échanges des produits de base a été de faciliter la fixation des prix et permettre le transfert du risque de prix des producteurs et des consommateurs à d'autres agents qui sont prêts à assumer un tel risque. Mais ces fonctions sont devenues de plus en plus affaiblies par la « financiarisation » du négoce de matières premières. »

Dans leur article intitulé Comment les investisseurs institutionnels font grimper les prix alimentaires et énergétiques, les auteurs Michael W. Masters et Adam K. White,
de l’« Institute for Agriculture and Trade Policy », relèvent : « Lorsque les opérateurs en couverture dominent le marché à terme des marchandises, les prix reflètent les réalités de l’offre et la demande auxquelles sont confrontés les consommateurs physiques et les producteurs dans leurs opérations. Lorsque les spéculateurs deviennent la force dominante, les prix se décalent de l’offre et la demande, atteignant des sommets irrationnellement exubérants. »
Dans un article intitulé « Qu’est-ce qui explique la croissance des dérivés sur les matières premières » rédigé par Parantap Basu et William T. Gavin, de l’« Institute for Agriculture and Trade Policy », la Federal Reserve Bank de St. Louis note : « Au cours de la dernière décennie, de nombreux gestionnaires de portefeuilles institutionnels ont ajouté à leurs portefeuilles les dérivés sur matières premières comme actifs. Cet ajout faisait partie d’un grand changement dans la stratégie d’investissement, qui se démarquait des investissements traditionnels en actions vers des instruments dérivés basés sur les actifs comme l’immobilier et les matières premières… Ce commerce était directement lié à la quête de rendements plus élevés dans un environnement à faibles taux d’intérêt. La croissance était aussi bien dans les échanges organisés que dans les échanges de
gré à gré,
mais la valeur brute du marché des échanges de gré à gré était plus élevée par ordre de grandeur. Il est important de relever cette croissance parce que l’un des facteurs essentiels de la récente crise provenait de la défaillance des contreparties dans les négociations de gré à gré d’instruments dérivés hypothécaires. »

À cet égard, nous devons examiner, au cours de nos débats au sein de
« la finance au service de l’Afrique », la question des investissements dans l’agriculture. Nous devons chercher à aider les gouvernements, les producteurs et les consommateurs à réglementer leurs échanges de produits et leurs marchés de gré à gré afin de nous assurer, non seulement qu’ils favorisent la fixation des prix et qu’ils facilitent le commerce agricole et la couverture financière, mais aussi que la « spéculation » est éliminée du marché des produits alimentaires. Si nous échouons dans cette tâche, nous contribuons à augmenter les risques financiers, sociaux, politiques et économiques dans les États fragiles et les pays émergents, et ce, à nos risques et périls.


L'auteur a travaillé dans les domaines de l'investissement et du développement
agricole, notamment sur le financement de la chaine des valeurs, pendant plus de dix ans en Afrique et en Asie. Il est actuellement impliqué dans la recherche et l’implémentation, ainsi que la formation, des outils de réduction des risques en vue d’accroitre les financements à destination de la production et du traitement agricole axés sur les petites et moyennes entreprises dans le financement de la chaine des valeurs au sein des marchés émergents.

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