Défis actuels des banques africaines et efficacité des réponses réglementaires à la crise de la covid-19
Cet article est extrait du rapport Covid-19 de MFW4A.
Le secteur bancaire africain a, dans un passé récent, subi une impressionnante transformation. La croissance des groupes bancaires panafricains ainsi que le regroupement des banques individuelles au sein de diverses entités pour en créer de plus grandes, associées à la résilience anticipée en termes de croissance économique prévue pour la majorité des pays africains, font de l’année 2020 un tremplin pour la croissance dans tous les secteurs.
Cependant, l’apparition de la pandémie de la COVID-19 a provoqué une profonde onde de choc qui secoue l’économie mondiale et une grande incertitude subsiste quant à l’intensité et à la durée de la pandémie, aux moyens et au rythme d’une éventuelle reprise économique, ainsi qu’aux changements structurels qu’elle entraînera à plus long terme.
Selon les Perspectives de l’économie mondiale du FMI pour janvier 2021, la pandémie devrait considérablement détériorer les perspectives économiques de l’Afrique subsaharienne (ASS), dont la croissance économique devrait tomber à -2,6 % en 2020 avant de remonter à 3,2 % en 2021. Le confinement et la restriction des déplacements de la main-d’œuvre pour atténuer la propagation de la pandémie ont mis en péril les moyens de subsistance de millions de groupes déjà vulnérables, tandis que la perturbation des chaînes d’approvisionnement et la forte réduction de la demande ont sans aucun doute exercé des pressions sur les consommateurs à revenu faible ou moyen. En conséquence, près de 25 millions de personnes devraient passer en dessous du seuil de pauvreté extrême, annihilant ainsi cinq années de progrès en matière de réduction de la pauvreté.
Qu’est-ce que cela implique pour la réglementation du système bancaire africain ?
La réglementation du système bancaire en Afrique s’est améliorée au cours de la dernière décennie, avec la mise en œuvre des cadres réglementaires de Bâle II et Bâle III pour les banques. Les régulateurs du continent ont mis l’accent sur le renforcement des fonds propres des institutions financières et sur la mise en œuvre de systèmes de gestion du risque de liquidité, dans le but de renforcer la résilience du secteur face aux chocs financiers et économiques.
Cependant, la pandémie représente un risque important pour la stabilité du secteur bancaire en Afrique. Les prêts non productifs sont susceptibles d’augmenter à la suite d’une baisse des activités économiques, car certains emprunteurs ne seront pas en mesure de faire face à leurs obligations. Les institutions individuelles restent également exposées au risque d’échec. À titre d’exemple, les institutions de microfinance (IMF) qui s’adressent aux ménages et aux micro-, petites et moyennes entreprises (MPME) du secteur informel seront soumises à des pressions et risqueront l’insolvabilité en raison de l’érosion des revenus des ménages, en particulier celles qui sont fortement concentrées dans les secteurs touchés par le choc de la COVID-19.
Quelle a été la réponse en termes de politiques jusqu’à présent ?
Les régulateurs du secteur bancaire ont pris des mesures immédiates pour gérer la stabilité/l’instabilité financière potentielle en réponse à la pandémie de la COVID-19 en abaissant les ratios de réserve de trésorerie des banques afin d’augmenter la liquidité du système bancaire et d’encourager les prêts, en prenant des mesures d’allègement du crédit pour faire face à la détérioration potentielle de la capacité des emprunteurs à faire face à leurs obligations, en libérant les réserves de capital et de liquidité et en réduisant les ratios de capital. Les mesures supplémentaires comprenaient la limitation temporaire de la distribution du capital en restreignant le paiement des dividendes et des primes. Entre autres, les banques centrales de pays comme le Ghana, le Nigeria, la Gambie, le Lesotho, le Zimbabwe et le Rwanda ont, parmi les différentes options politiques appliquées, explicitement abaissé leurs taux directeurs dans le but d’améliorer la liquidité globale et la discipline du système bancaire.
Malgré les efforts déployés par les décideurs pour accroître la liquidité et alléger le crédit des emprunteurs, la détérioration des perspectives économiques devrait renforcer le comportement d’aversion au risque des banques et la sélection adverse, avec une réduction des nouveaux prêts et une fuite des capitaux vers des actifs plus sûrs tels que les titres d’État. En effet, de telles mesures pourraient renforcer les forces déjà en récession en Afrique subsaharienne. De plus, tous les clients des IFM ne bénéficient pas actuellement de ces mesures d’allègement de crédit. Si plusieurs gouvernements africains sont également intervenus pour fournir directement des mesures de relance aux entreprises durement touchées par la pandémie, la taille de ces mesures et le nombre de PME bénéficiaires ont été inférieurs aux prévisions.
Défis actuels des banques en Afrique
Au lendemain de la pandémie, le secteur bancaire était censé jouer un rôle crucial dans l’atténuation des chocs macroéconomiques et financiers sans précédent causés par la pandémie en maintenant les services financiers essentiels nécessaires pour soutenir la reprise économique tout en atténuant les risques financiers. Cependant, les banques ont été confrontées à un certain nombre de défis majeurs qui les ont empêchées de maintenir leur résilience et de promouvoir une reprise rapide. Ces défis sont énumérés ci-après :
1. Maintenir la résilience des banques
i. La principale préoccupation des banques réside dans l’augmentation potentielle du risque de crédit des emprunteurs résultant du ralentissement de l’activité économique. Un risque moral plus élevé résultant de l’asymétrie de l’information entre les banques et les emprunteurs peut alimenter de manière significative le risque de crédit déjà élevé. Dans la mesure où les bureaux de partage de l’information en Afrique sont au stade embryonnaire et possèdent des données limitées sur les emprunteurs, un tel risque moral pose un défi important à l’ensemble du secteur bancaire. Pour atténuer ce risque, la majorité des banques, avec le soutien des autorités de réglementation, ont mis en place des mesures d’allègement du crédit afin d’offrir une possibilité selon laquelle les emprunteurs peuvent retarder le remboursement de leurs obligations jusqu’à ce que leurs revenus soient stabilisés ou que de nouveaux crédits soient accordés pour permettre aux emprunteurs de traverser la tempête.
ii. Les banques en Afrique ont généralement des ratios coûts/ revenus élevés, s’élevant en moyenne à 59,05 % en 2017, selon les données de Bankscope. L’essentiel de ces coûts est lié à l’exploitation de succursales traditionnelles, dont les banques se séparaient déjà avant la pandémie, grâce au développement des services bancaires numériques et à l’adoption des services de correspondants bancaires. Cependant, l’optimisation des coûts continue de poser des défis importants pour l’efficacité des banques.
iii. L’adoption des services à distance par les clients des banques a connu une forte augmentation, ceux-ci ayant profité des canaux numériques et ayant eu recours aux correspondants pour répondre à leurs besoins bancaires. Afin de rester pertinentes et de tirer parti de l’évolution des préférences des consommateurs, les banques devront être plus attentives aux expériences des clients et adapter leurs gammes de produits et de services en conséquence. Ceci posera un défi important aux banques qui ne sont pas assez souples pour s’adapter à cet espace numérique en mutation dans le secteur bancaire.
iv. L’évolution vers l’adoption d’autres canaux bancaires met également en avant le défi de la concurrence d’entités non bancaires telles que les télécoms et les Fintechs évoluant dans ce domaine. Les banques devront innover en adoptant la finance mobile et en l’intégrant de manière transparente dans leurs opérations, afin de rester compétitives.
v. La question de la cybersécurité est également liée à l’évolution du comportement des clients et à l’optimisation des coûts, qui exigent une résilience opérationnelle accrue. Les protocoles de cybersécurité doivent être améliorés pour faire face aux risques accrus liés au travail à distance, au fur et à mesure que le personnel est redéployé et que les clients utilisent davantage les canaux numériques après la fermeture de nombreuses agences bancaires. Pour les agences qui sont maintenues, les contacts physiques entre les clients et les banques sont limités en raison des protocoles de distanciation sociale.
vi. La planification de la continuité des activités dans le cadre de la pandémie de la COVID-19 présente des défis uniques pour les institutions financières en raison de l’ampleur, de la durée et de l’incertitude entourant l’évolution de la pandémie. Néanmoins, les institutions financières doivent établir des priorités tout en employant des processus séquentiels, dans le but d’assurer la continuité des services critiques ainsi que la santé et la sécurité des employés.
2. Surmonter les obstacles à la reprise
i. Afin de stimuler la reprise, les banques devront réévaluer leur appétence au risque de crédit afin de tenir compte de l’impact sur les secteurs qui ont été le plus durement touchés par la pandémie. Là encore, il faudra trouver un compromis entre la relance et le soutien au secteur réel.
ii. Les modèles opérationnels devront être rationalisés davantage si les banques veulent retrouver la rentabilité d’avant la crise. La collaboration sera essentielle à cet égard pour dégager des économies de coûts dans les services partagés/partageables tels que les distributeurs automatiques de billets, les agents, les points de vente et même le traitement des espèces. Le redéploiement de la main-d’œuvre, le recyclage pour tirer parti de la numérisation et une approche flexible des activités constituent un autre domaine dans lequel l’optimisation des coûts peut être réalisée. L’automatisation des processus de routine et peu coûteux offre aux banques la possibilité de redéployer leur personnel vers des tâches plus techniques et intellectuelles afin d’augmenter la productivité et d’améliorer la gestion des risques.
iii. Les cycles de crédit dans les banques ont généralement été longs et onéreux, les emprunteurs devant patienter pendant de longues périodes pour obtenir un financement. Cela peut exacerber une situation déjà difficile. Les banques devront donc envisager des pistes pour réduire le « temps d’attente » en automatisant et en numérisant leurs services.
iv. Les banques doivent fournir des produits et services liés à la crise à leurs clients et ouvrir de nouveaux segments de clientèle afin de renforcer leur proposition de valeur pour les clients. Les produits de stabilisation des revenus tels que les découverts, l’aide à la prévision des flux de trésorerie pour les emprunteurs et l’introduction de plateformes de paiement pour les PME ainsi que les produits ciblant les besoins financiers des MPME et des groupes de femmes vulnérables sont quelques-uns des domaines qui peuvent être exploités pour la relance et la croissance.
3. Réorganisation et réorientation des processus bancaires
i. À l’avenir, les banques devront renforcer les processus d’évaluation du risque de crédit afin de vérifier la résilience des emprunteurs tout au long de la crise de la COVID-19. Les systèmes d’alerte précoce conçus pour détecter les changements enregistrés en termes de caractéristiques de risque des emprunteurs devront être réajustés pour distinguer les changements à court et à long terme en matière de solvabilité.
ii. L’élan vers la transformation numérique ne peut être négligé par les banques qui souhaitent prospérer dans la nouvelle économie. La collaboration avec les Fintechs, l’exploitation de l’espace de paiement en pleine expansion et l’ajustement des modèles d’exploitation pour s’adapter à un environnement opérationnel axé sur la technologie ne sont que quelques-unes des voies de croissance.
iii. L’utilisation de mégadonnées, de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage machine pour l’analyse informatique des comportements des clients, comme la génération de cotes de crédit, sera la voie à suivre.
Efficacité des réponses de la réglementation bancaire à la pandémie de la COVID-19
La crise de la COVID-19 étant sans précédent, les régulateurs et les autorités de surveillance des banques sont confrontés à des défis considérables pour maintenir la stabilité financière, préserver le bon fonctionnement des marchés essentiels et assurer le flux de crédit vers l’économie réelle. Il importe que les régulateurs veillent à ce que les réponses en termes de politiques adoptées minimisent les possibilités d’aléa moral et maintiennent l’adhésion à des pratiques saines de gestion du risque de crédit tout en facilitant l’allocation efficace de nouveaux crédits.
Le FMI et la Banque mondiale ont publié des recommandations conjointes à l’intention des autorités nationales de surveillance afin d’encourager un équilibre entre ces deux objectifs stratégiques. Les recommandations préconisent le respect des normes réglementaires et des principes de surveillance minimum convenus au niveau international, la publication d’orientations à l’intention du secteur bancaire sur la classification des actifs et le provisionnement, le maintien de la transparence, la suspension du déclenchement automatique de mesures de surveillance correctives et la coordination avec les autres autorités de surveillance aux niveaux national et international.
Comment ces recommandations contribuent-elles à promouvoir la stabilité financière
En encourageant le recours à la flexibilité dans le cadre de la surveillance tout en maintenant des normes minimales, les signes vitaux du système bancaire sont maintenus et surveillés de manière cohérente, afin de minimiser l’émergence de risques connexes qui exacerberaient la situation économique déjà fragile.
Les orientations relatives à la classification des actifs visent à garantir une bonne identification des actifs douteux dans les bilans bancaires, en laissant aux banques la possibilité d’adopter une approche au cas par cas pour évaluer la probabilité de remboursement ; elles ne visent pas à permettre aux banques d’éviter le reclassement systématique de ces prêts dans la catégorie des prêts douteux.
La transparence vise à faciliter le suivi des effets de la crise sur les banques d’une manière cohérente et homogène, tandis que la collaboration entre les autorités de surveillance est une voie importante pour résoudre les conflits qui peuvent survenir en raison des objectifs différents des autorités de surveillance. À titre d’exemple, si les autorités macroprudentielles peuvent autoriser la libération des réserves de capitaux, les autorités microprudentielles peuvent souhaiter adopter une approche plus prudente en matière de fonds propres réglementaires, compte tenu des risques accrus pour le système bancaire.
La collecte et la disponibilité des données seront essentielles pour permettre aux régulateurs du secteur financier de surveiller et d’évaluer les principaux risques susceptibles de se cristalliser dans le secteur financier au fur et à mesure de l’évolution de la pandémie, afin de faciliter la formulation en temps utile de politiques visant à faire face à ces risques. Les données permettront également d’éclairer les décisions en matière de politiques liées à la levée des restrictions et à l’abstention réglementaire introduites par les régulateurs pour promouvoir la préservation du capital des institutions financières.
Efficacité des réponses de la politique budgétaire et monétaire
Sur le plan monétaire et budgétaire, les réponses du gouvernement en termes de politiques se sont concentrées sur la réduction du taux directeur de la banque centrale, la fourniture de liquidités aux institutions financières, les exonérations fiscales et l’allocation de fonds pour soutenir des secteurs clés tels que la santé. Au-delà de ces éléments, un certain nombre d’autres défis demeurent et doivent être relevés.
En ce qui concerne la formulation de la politique monétaire qui repose en grande partie sur la modélisation de diverses conditions économiques, l’incertitude entourant l’évolution de ces conditions compte tenu de la pandémie pose des défis statistiques importants pour la modélisation économique ; sans parler de l’incertitude liée au mécanisme de transmission au secteur réel, compte-tenu de l’aversion potentielle au risque du secteur bancaire. Par conséquent, les décideurs devront donner un avis judicieux, axé sur un horizon à court terme, pour la formulation de la politique monétaire jusqu’à la fin de la crise.
Sur le plan budgétaire, la pandémie a exercé des pressions supplémentaires sur les déficits budgétaires de plusieurs économies africaines, qui se creusaient déjà et qui sont en grande partie financés par la dette intérieure, dont la résorption pourrait nécessiter un assainissement budgétaire important. Compte tenu de la marge de manœuvre budgétaire limitée à laquelle les pays africains sont confrontés, la politique budgétaire doit donc être axée sur sa viabilité future, avec un intérêt particulier pour l’amélioration des recettes tout en réorientant les dépenses globales en faveur des domaines prioritaires.
Malgré les défis actuels résultant de la pandémie de la COVID-19, la résilience du secteur bancaire dans ce monde d’incertitudes sera essentielle pour assurer la reprise et la croissance soutenue des économies africaines.
Les banques et les régulateurs et superviseurs bancaires doivent prendre en compte les risques découlant de la nouvelle normalité et adopter ainsi des approches prospectives de la gestion des risques. Les régulateurs doivent examiner comment la COVID-19 a transformé le paysage du marché et les modèles opérationnels des institutions supervisées, et adopter des cadres de supervision pour suivre le rythme de ces évolutions.
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