Comment l’Afrique pourrait bénéficier de la finance islamique
Les infrastructures constituent l'un des principaux moteurs de la croissance économique et génèrent de nombreux avantages socio-économiques. Un rapport publié l'an dernier par le Boston Consulting Group et l'Africa Finance Corporation a estimé que le déficit annuel d'investissement dans les infrastructures serait de 100 milliards US$ en Afrique subsaharienne. En outre, les infrastructures ont un impact direct sur un certain nombre d'objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies, tels que l'ODD 9 - «Construire des infrastructures résilientes, promouvoir une industrialisation inclusive et durable et encourager l'innovation», ainsi qu'indirectement l'ODD 7 «Énergie abordable et verte» et l'ODD 11 «développement durable des villes et collectivités». La réalisation de ces objectifs nécessite des investissements importants et les gouvernements ne peuvent à eux seuls payer la facture.
En Afrique, des investissements substantiels sont nécessaires pour les infrastructures lourdes (ponts, routes et voies de communication, par exemple) ainsi que pour les infrastructures légères (construction d’institutions comme des écoles et des hôpitaux). En outre, il reste deux défis importants à relever. Premièrement, l'urbanisation rapide qui se produit dans toute l'Afrique alors que de plus en plus de citoyens s'installent dans les villes augmente la demande en infrastructures, plus particulièrement celle des logements. Deuxièmement, le continent compte un grand nombre de pays sans façade maritime, accentuant ainsi la dépendance de certains pays vis-à-vis des infrastructures de leurs voisins. Bien que les prix des produits de base augmentent, le moment est venu pour les décideurs publics africains d’attirer en priorité les investissements étrangers directs et de diversifier leurs sources de financement. Le continent peut y parvenir en exploitant et en tirant parti des produits de la finance islamique, un marché dont les actifs totaux cumulés devraient atteindre 3 000 milliards de dollars d'ici 2020.
La finance islamique en Afrique: Le continent abrite un quart de la population musulmane mondiale et plusieurs banques islamiques y opèrent. Cependant, le développement de la finance islamique en Afrique subsaharienne est faible par rapport à d'autres régions. Des pays africains tels que le Maroc, le Sénégal et l'Afrique du Sud ont par le passé financé des projets d'infrastructure par le biais de la finance islamique en émettant des Sukuk, un instrument d’endettement sur les marchés des capitaux qui est conforme à la Charia. A condition qu’ils soient bien mobilisés, les financements par Sukuk présentent un potentiel énorme pour financer des projets d'infrastructure considérés comme indispensables dans toute l'Afrique. L'année dernière seulement, le volume des émissions de Sukuk a atteint 97,9 milliards de dollars, soit une augmentation de 45,3% par rapport à l'année précédente, et le continent se présente comme une destination idéale pour attirer davantage d’investissements en augmentant l’émission des Sukuk émis par des gouvernements et des firmes de grande taille.
Étude de cas: l’Afrique du Sud
En septembre 2014, la République sud-africaine a émis avec succès son premier Sukuk d'une durée de 5ans et 9 mois, et d'un montant de 500 millions de dollars US assorti d'un coupon de 3,90%. Le Sukuk a été coté à la Luxembourg Stock Exchange il a servi à financer le développement des infrastructures, comme indiqué par le Trésor public sud-africain: «La décision d'émettre une obligation islamique a été motivée par une volonté d'élargir la base des investisseurs et de servir de tremplin pour les entreprises d’État à la recherche de sources de financement diversifiées pour le développement des infrastructures.»
Toutefois, pour émettre le Sukuk, le gouvernement a dû modifier sa cadre réglementaire et sa législation fiscale, soulignant à quel point la volonté politique est cruciale pour lever les obstacles et faciliter la diversification des sources de financement. Les premiers Sukuk ont été sursouscrits plus de 4 fois, ce qui témoigne d'un fort appétit et de la confiance des investisseurs pour l'Afrique du Sud, avec un pourcentage écrasant de 84% des investisseurs qui étaient originaires du Moyen-Orient et d'Asie.
Trois enseignements clés peuvent être tirés de l’expérience sud-africaine en matière de Sukuk.
Premièrement, le gouvernement a pu diversifier ses sources de financement et s’appuyer sur une nouvelle catégorie d’investisseurs. Comparativement à l'obligation classique à deux tranches émise plus tôt en juillet 2014, dont 81% des investisseurs provenaient des États-Unis et du Royaume-Uni, le gouvernement a été en mesure d’attirer de nouveaux profils d’investisseurs, voire des investisseurs inhabituels sur le marché financier domestique.
Deuxièmement, il est important de créer un environnement réglementaire favorable aux investisseurs. Avec les modifications apportées à la législation nationale, le gouvernement a pu émettre un Sukuk conforme à la charia (loi islamique) sur les marchés internationaux des capitaux. Il n’est pas étonnant que la transaction ait enregistré un carnet de commandes de 2,2 milliards de dollars et qu’elle ait été sursouscrite.
Enfin, il importe de montrer que les Sukuk sont un moyen de financement viable pour le financement des infrastructures. Comme l'a déclaré le Trésor national, l'un des principaux facteurs à l'origine de l’émission d'un Sukuk a été d'établir une sorte de tremplin et d’exemple pour les entreprises publiques recherchant un financement pour leurs infrastructures. Alors que les besoins en infrastructures de l’Afrique du Sud augmentent parallèlement à la croissance de sa population, le gouvernement doit envisager de recourir à d’autres instruments financiers pour répondre aux besoins en infrastructures du pays, d’où l’intérêt du recours aux Sukuk.
Regarder vers l'avenir
Des infrastructures solides et stables constituent un élément important du développement économique, car elles facilitent les échanges, améliorent le bien-être et créent des emplois.
Avec le resserrement des budgets gouvernementaux, les pouvoirs publics africains ne peuvent unilatéralement financer le développement des infrastructures et doivent explorer d'autres sources de financement. L'une des solutions consiste à maximiser l'utilisation de la finance islamique, en particulier les Sukuk.
Cela dit, la finance islamique n'est en aucun cas une panacée, mais plutôt un instrument de financement sous-utilisé et dont le potentiel est immense, eu égard à sa possible contribution au développement du continent. De plus, les spécificités du continent doivent être prises en compte, relativement aux différences entre les systèmes financiers et juridiques et au nombre élevé de pays enclavés. Il n’existe donc pas d’approche uniforme.
Attirer les investisseurs étrangers demeure le principal défi. Les décideurs publics doivent donc créer un environnement propice à l’attrait et à la protection des investisseurs, l’Afrique du Sud étant un exemple typique de la manière dont un gouvernement peut surmonter ces obstacles.
A propos de l'auteure
Maram Ahmed est actuellement chercheuse invitée à la SOAS University of London, une institution de premier plan en matière d'études et de recherches sur l’Asie, l’Afrique et du Moyen-Orient. À SOAS, Maram enseigne la gouvernance d'entreprise, la finance au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ainsi que la finance islamique. Ses domaines de recherche actuels portent sur le développement durable, la gouvernance, l'autonomisation des femmes et le financement humanitaire. Maram possède une vaste expérience en stratégie, en renforcement de capacités et en gestion de projet.
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