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Khalila

Célébrer la résilience des femmes

mar 17, 2020
Khalila Salim , Digital Financial Services Specialist, Africa Digital Financial Inclusion Facility (ADFI)

J’ai une fois participé à l’une des réunions d’une association villageoise d'épargne et de crédit (AVEC) ou « table banking » dirigée par des femmes, au pied de Nandi Hills au Kenya. J'ai été impressionnée par la qualité de son organisation. Ces femmes m'avaient cordialement invitée, aux côtés de leurs partenaires, à participer à leur réunion ordinaire. L'idée était d'interagir avec le groupe, de comprendre son mode de fonctionnement et d'explorer les innovations technologiques dont il souhaitait bénéficier.

Le groupe comptait 100 membres, dont des femmes et des jeunes. La majorité des membres du groupe étaient de petits exploitants agricoles (producteurs de thé) qui entretenaient également un potager et exerçaient d'autres activités économiques telles que l'élevage de poules et de chèvres, l'apiculture et la production de biogaz pour la consommation domestique. Un certain nombre de femmes du groupe qui n'avaient pas accès à la terre étaient des (petites) commerçantes au détail qui géraient   des kiosques alimentaires, des magasins de vêtements d'occasion, des magasins de couture et des salons de coiffure. J'ai appris, par la suite, que les jeunes avaient demandé à participer aux initiatives menées par ces femmes.

Nous nous sommes réunis sous une tente qui avait été installée pour accueillir le grand groupe.  Au centre de la tente, il y avait une table avec une boîte en bois sécurisée par trois cadenas et des registres comptables. Trois femmes ont pris place à côté de la boite, chacune a reçu une clé et ont ouvert les cadenas. 

Le processus a commencé par le comptage de ce qui se trouvait dans la boîte et  une déclaration du montant déposé à la banque  depuis de la dernière réunion mensuelle. 

Les chiffres étaient lus à haute voix et les membres les vérifiaient par rapport aux remboursements de prêts et aux contributions. L’épargne totale  et les  revenus communs des groupes ont également été discutés – les revenus provenaient de certains fonds qui avaient  été épargnés sur un compte de dépôt  fixe ; des revenus de location d'un programme commun de logements à loyer modéré dans lequel les femmes avaient investi ; d’un jardin d'enfants communautaire; et l’agrégation et la vente de miel. 

Il a été demandé  aux membres de déposer leurs contributions mensuelles de parts sur la table (la contribution est basée sur le nombre de parts auxquelles chaque individu a souscrit - minimum de 3 parts et maximum de 15). Chaque montant a été enregistré avec précision dans les registres et les montants cumulés ont été additionnés à l'aide d'une simple calculatrice. À la fin du processus, le montant total des collectes de la journée a été annoncé publiquement, soit environ 3 000 $ US. Les membres se sont encouragés et félicités. 

L'étape suivante a été le recouvrement des paiements échelonnés pour les prêts, c'est-à-dire que les membres ont été autorisés à prendre jusqu'à trois fois leurs parts à un taux d'intérêt de 18% par an. Le taux d'intérêt n'était pas un problème car le groupe savait qu'à la fin de l'année, il recevrait un dividende sur les parts apportées.

J'ai également appris qu'ils avaient des « prêts-subventions », c’est-à-dire de petits prêts allant de 10 à 30 $ qu'un membre pouvait emprunter avec un intérêt de 0% d’intérêt, mais à condition que le montant soit remboursé dans la semaine. Le groupe avait constaté que parfois les membres manquaient d’argent pour des choses simples comme l’achat de nourriture lorsque les affaires allaient mal, un jour donné, et ils répartissaient les fonds à un individu pour lui permettre de rebondir sans la pression des remboursements avec intérêts. 

Ils ont également expliqué qu'ils disposaient d'un fonds d'aide sociale pour les funérailles et les mariages - un montant fixe de 500 $ par ménage avait été fixé. Les prêts pour les soins de santé étaient également sans intérêt et les membres feraient une exception pour se réunir et débourser les fonds nécessaires afin de permettre un accès aux soins médicaux en temps opportun. 

Les prêts aux entreprises ont été répartis en fonction de critères comprenant les actions apportées et l'historique des remboursements. Il y avait une certaine flexibilité dans le nombre de prêts qu’un individu était autorisé à prendre car tous les membres ne voulaient pas prendre de prêts et donc ceux qui avaient un appétit pour les prêts étaient autorisés à en prendre plus tant qu'ils avaient remboursé les précédents. Des exceptions étaient également prévues pour: 1) les nouvelles veuves qui ont été déshéritées et qui doivent s’occuper de leurs enfants; 2) Les femmes qui ont subi des catastrophes naturelles ou anthropique, comme un incendie qui a perturbé leurs activités; 3) Les femmes ayant des besoins prioritaires de paiements des études (pour elles-mêmes ou pour l’éducation supérieure de leurs enfants). 

Plus important encore, ces décisions ont été prises par consensus avec les membres du groupe. J'ai demandé aux femmes si elles avaient suivi des cours de comptabilité de base et elles ont toutes ri et ont répondu non. Qu’elles avaient trouvé le groupe et l’approche simplement pour faire face aux difficultés auxquelles elles étaient confrontées. 

Ils avaient cependant rapidement réalisé que l'approche consistant à emprunter seulement trois fois la part  était limitée et avaient conclu deux partenariats stratégiques : l'un avec une banque locale pour permettre un accès supplémentaire aux fonds, et le second avec une compagnie d'assurance pour couvrir les risques des prêts principalement lorsqu'un membre décède. 

À la fin de la session, les familles ont été invitées à partager des histoires inspirantes - la plupart des femmes se sont vantées de la croissance des revenus de leur entreprise, des cérémonies de remise des diplômes de leurs enfants et des anniversaires, mariages et célébrations à venir.

J'ai demandé aux femmes et aux jeunes de partager l’impact de ces économies  sur leur vie:

1. Beaucoup avaient utilisé la cagnotte pour financer l'éducation de leurs enfants – de fières mères ont raconté comment leurs enfants ont pu étudier la médecine, la technologie, l'agronomie, etc., et ont pu financer des études à l’étranger ;
2. Des grands-mères en larmes ont raconté comment elles ont pris soin de leurs petits-enfants après la disparition soudaine de leurs enfants, soit à cause d'un accident ou de maladies comme le VIH et le sida ;
3. De jeunes femmes qui dirigent différentes entreprises, exerçant aussi bien dans l’agriculture adaptée au changement climatique que dans la restauration, en passant par la vente de vêtements d'occasion, ont raconté comment elles avaient été refusées par les institutions bancaires officielles parce qu'elles ne disposaient pas de pièce d'identité officielle ni de compte bancaire. Les plus connues étaient qualifiées de «risquées» et étaient soit refusées, soit soumises à un taux d'intérêt exorbitant qu’elles n’osaient pas accepter de peur de perdre le seul bien qu'elles possédaient - un petit terrain de moins de 2 acres.
4. Les veuves qui ont perdu leur héritage parce que leur mari n’a pas laissé de testament ont raconté des histoires d’espoir - comment, lorsqu’elles ont touché le fond, le système d’épargne a fait une énorme différence dans leur vie.
5. Les jeunes ont partagé des histoires similaires sur les difficultés rencontrées pour ouvrir des comptes bancaires traditionnels et sur la manière dont les femmes les ont aidés dans leurs activités.

Et la liste s’est allongée. Je me souviens avoir pensé : c’est une forme de banque mais avec une approche plus sociale. Une banque soucieuse du bien-être de ses membres et qui donne cette touche personnelle aux populations à risque. Le niveau de sophistication était impressionnant.
Cette histoire se répète dans les pays d'Afrique de l'Est et d’Afrique de l'Ouest où les tontines sont un système de rotation populaire qui trouve un écho auprès des femmes. C’est un message fort de la part des femmes, qui dit qu’elles sont prêtes à travailler sur des solutions pour résoudre leurs problèmes et qu’elles sont prêtes à s’associer avec des organisations qui s’en occupent.

Bien que ces femmes ne soient pas encore bancarisées, l’ensemble de leurs fonds sont sécurisés dans une banque et le « table banking » constitue un canal de collecte et de distribution. En Afrique, on estime que 332 millions de personnes ne sont pas bancarisées, dont 60% sont des femmes. Les femmes ont trouvé un moyen de combiner les services financiers formels et informels.


A propos de l’auteure

Khalila Salim exerce en tant que spécialiste des services financiers numériques pour le Fonds pour l'inclusion financière numérique en Afrique (ADFI), hébergé par la Banque africaine de développement (BAD). Khalila possède plus de 15 ans d'expérience dans le domaine des services financiers numériques et des innovations sur le continent africain. Auparavant, elle a été directrice du développement des affaires et des partenariats stratégiques auprès de Mastercard Labs pour l'inclusion financière en Afrique de l'Est.  Elle a également travaillé sur de nombreux projets d'innovation avec divers organismes tels que USAID / ICF Macro, Plan International et Avallain Africa entre autres, tout en participant au développement de l’eLearning et du mLearning et à l'application de l'intelligence artificielle en milieu urbain. Khalila est titulaire d'un BSc en sciences de l'information de Moi University au Kenya et d'un MBA en gestion stratégique de l’United States International University.

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