Microfinance et finance agricole en Afrique - Interview avec Marc Mees, Responsable de la gestion des connaissances, SOS Faim Belgique
Pouvez-vous présenter SOS FAIM ainsi que ses principales et récentes réalisations sur le continent africain en matière de financement agricole et rural? SOS Faim est présent dans 7 pays d’Afrique subsaharienne, en Ethiopie, en République Démocratique du Congo, et avec une activité importante en Afrique de l’ouest (Bénin, Burkina Faso, Mali, Niger et Sénégal).
Dans le domaine du financement agricole et rural, SOS Faim développe différents axes de travail :
- L’appui à des systèmes financiers décentralisés ruraux et agricoles : cet appui peut prendre différentes formes : appui à la création de produits adaptés, soutien au développement de réseaux ruraux, renforcement des capacités des équipes, …
- L’appui à des organisations de producteurs : renforcement des capacités financières, appui à leur capacité de négociations avec le système financier (banques et IMF), mise en place de fonds de crédits et de fonds de garantie destinés aux producteurs organisés, …
- L’appui au plaidoyer des organisations paysannes nationales et régionales (ROPPA en Afrique de l’ouest) en faveur d’une meilleure prise en compte de l’agriculture familiale dans les politiques de financement de l’agriculture.
La microfinance est au centre de la stratégie de SOS FAIM dans la lutte contre l’extrême pauvreté. En fonction de votre expérience du terrain, quel regard portez-vous sur l’état du secteur de la microfinance en Afrique? Notamment, en termes d’impact social et d’efficacité en milieux rural et péri-urbain? Je ne dirais pas que la microfinance est au centre de notre stratégie. Selon nous, il s’agit avant tout d’un outil qui doit être au service des agricultures familiales. Cet outil est nécessaire, mais non suffisant et il doit être encouragé par une série de politiques publiques, que ce soit dans le domaine de l’agriculture, des infrastructures et de la finance. Force est de constater que pour une IMF ou un SFD, il est plus difficile de travailler en soutien de l’agriculture : les coûts (distances, isolement) et les risques sont forcément plus élevés et la nécessité de compter sur des ratios financiers acceptables a parfois impliqué un certain repli vers les zones urbaines. La finance digitale est certainement une piste possible (voir le Zoom Microfinance n°48) mais attention à la dépendance des opérateurs de téléphonie mobile et à son coût d’installation. Comme nous l’évoquions dans le Zoom Microfinance n°43 à propos de la règlementation en Afrique de l’ouest, celle-ci, qui part de la très bonne intention de protéger les clients, a induit un certain nombre de comportements de la part des Institutions de microfinance (IMF) dont: une restructuration des institutions mutualistes, avec moins de proximité ; une priorisation des indicateurs financiers ; une tendance à la standardisation des produits. 3-
Sur la base des programmes et projets agricoles en Afrique dont SOS FAIM participe au financement, pensez-vous qu’il existe un arbitrage à faire entre la rentabilité financière et l’impact social? Dans le cas contraire, sous quelles conditions, ces deux objectifs peuvent-ils être conjointement atteints? Pour nous, en tant qu’ONG, les piliers sociaux et environnementaux de la microfinance sont incontournables. Ceci ne nous amène pas du tout à nier l’importance de la pérennité économique et financière. Mais il nous semble qu’on peut imaginer des mesures de soutien au niveau des politiques publiques pour renforcer les aspects sociaux et environnementaux. Nous pensons par exemple à la mise en place de fonds de garantie, de politiques de subsidiation des taux d’intérêts pour l’agriculture (comme au Sénégal). Sans oublier que ce type de politique publique a également existé au niveau des pays membres de l’OCDE. 4-
Comment voyez-vous l’avenir de la microfinance en Afrique face à la nouvelle concurrence des prestataires de services financiers basant leurs offres sur le mobile money et le canal numérique? Existe-il des possibilités et des cas pratiques de complémentarité en vue d’un meilleur financement de l’agriculture en Afrique? Nous observons avec intérêt le développement des technologies numériques au service de l’accès au financement, même si nous constatons que chez nos partenaires, ces développements restent encore balbutiants. La question de l’accès à des services financiers adaptés nous semble plus large que la technologie, dans le sens où il manque encore de produits financiers adaptés à la demande des producteurs (en particulier pour de l’investissement). Le choix de la technologie numérique peut cependant s’avérer intéressant, dans la mesure où il peut diminuer drastiquement les coûts supportés par les institutions financières, dans l’intérêt des producteurs : une transaction par téléphone peut coûter jusqu’à 30 fois moins cher qu’une transaction dans une agence rurale isolée, ce qui peut favoriser un ajustement des taux d’intérêts. Mais l’un des enjeux les plus importants des opérations financières numériques reste la question de la propriété des données et de la dépendance des gros opérateurs de téléphone mobile.
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Dans l’édition n°43 du « Zoom Microfinance », vous avez abordé la question des effets pervers de la nouvelle réglementation de 2007 sur le développement de la microfinance dans la zone UEMOA, plus précisément en milieu rural. Pensez-vous que la réglementation constitue le principal frein au développement de la microfinance dans cette région, comparativement à des pays comme le Nigeria, le Ghana ou le Maroc? Dans le cadre de la préparation de ce numéro 43 du ZOOM Microfinance, nous avions pris le soin de contacter un certain nombre d’opérateurs de terrain en Afrique de l’ouest pour recueillir leur point de vue sur la réglementation. Si l’accent mis sur la protection du client (et singulièrement de l’épargnant) semblait une intention clairement positive, il ressortait également que la réglementation était très orientée sur le contrôle de performance financière au détriment des performances sociales, qu’elle poussait à une forme de standardisation des produits offerts plutôt qu’au développement de produits sur mesure répondant aux demandes des producteurs agricoles. Et dans le cas des systèmes mutualistes, qu’elle avait poussé à une réorganisation des réseaux menaçant leur appropriation, avec des fusions de caisses pour faire face aux obligations de rapportage financier et de professionnalisation des élus. De notre point de vue, ce n’est pas l’existence d’une réglementation qui freine le développement de la microfinance, mais il est vraiment nécessaire que cette réglementation prenne en compte les réalités des acteurs des agricultures paysannes africaines. 6-
La microfinance est exercée sur le continent africain par des institutions ayant des formes juridiques diverses. Par exemple, les structures mutualistes ou coopératives dominent le marché de l’UEMOA, tandis que des ONG et associations de microcrédit assure le leadership du marché marocain. Au Nigeria, les banques spécialisées en microfinance se développent de plus en plus. Selon vous, quelles sont les structures organisationnelles ou juridiques les mieux adaptées pour les institutions de microfinance qui souhaitent intervenir dans le financement de l’agriculture en Afrique? Nous pensons que la question du statut juridique des institutions financières n’est pas fondamentale, même si notre organisation affiche une préférence pour le modèle coopératif, sans toutefois l’idéaliser. Pour SOS Faim, le modèle coopératif fait la différence dans la mesure où ce sont les producteurs qui sont propriétaires de l’institution et qu’ils participent à sa gouvernance. Ce qui nous semble au contraire plus important est que les institutions financières prennent en considération les besoins des producteurs agricoles africains organisés (en organisations ou coopératives paysannes). Les différents cas présentés dans le dernier numéro paru de ZOOM Microfinance montrent que c’est possible indépendamment du statut de l’institution, puisque cela concerne à la fois une société anonyme de droit éthiopien, une banque malienne ou encore des institutions mutualistes au Sénégal et au Mali. La question importante réside dans le dialogue entre l’offre et la demande, que les deux « parties » apprennent à mieux se connaître, à plus maîtriser les domaines d’intervention mutuels. Nous constatons souvent une forme d’ignorance des contraintes des autres acteurs et c’est sans aucun doute un levier important pour faire évoluer le secteur du financement agricole en Afrique. Marc Mees est bio ingénieur de formation. Il travaille dans le secteur de la coopération internationale depuis 1983 et son expérience de la microfinance remonte au début des années 1990. Il a été pendant plus de 20 ans responsable des appuis aux partenaires de SOS Faim. Marc a également exercé des responsabilités de gestion dans différentes institutions liées au financement de l’agriculture dont la plate-forme européenne de microfinance, la coopérative belge ALTERFIN, le fonds de garantie Amérique latine (FOGAL) et Inter - Réseaux développement rural.