Interview de Cédric Atangana

26 sep 2017
Dans cette interview, Cédric Atangana, jeune africain passionné de technologies, retrace son parcours académique et professionnel, tout en mettant l'accent sur WeCashUp, un produit de la startup spécialisée dans les services financiers digitaux qu'il a co-fondée et dirige actuellement. Q1 : Bonjour Cédric. Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Cédric Atangana (CA) : Bonjour, je m'appelle Cédric ATANGANA, Camerounais, 25 ans, Ingénieur Industriel diplômé de Polytech Marseille. Je suis co-fondateur d'INFINITY SPACE, une Jeune FinTech et startup née à Douala au Cameroun, qui a grandi à Nairobi au Kenya et qui est désormais basée à Marseille en France. Nous développons WeCashUp (www.wecashup.com) une plateforme de paiement universelle qui permet aux entreprises du digital d'intégrer et de proposer à leurs clients tous les moyens de paiements digitaux qui existent sur le continent Africain (paiement en Cash, paiement par mobile money et bien d'autres encore). Q2 : Parlez nous de votre parcours. CA : Après une fin d'enfance un peu difficile à Yaoundé, j'ai eu la chance d'être accepté en cursus d'ingénieur en Télécoms à la Faculté de Génie Industriel (FGI) de Douala. Arrivé en 3e année d'école d'ingénieur, passionné de Robotique, j'ai postulé au concours d'entrée à Polytech Marseille (une école spécialisée en Génie Industriel, Informatique et Robotique). J'ai été accepté et suis parti du Cameroun pour la France en 2012. Arrivé en fin d'études à Polytech Marseille début 2015, je devais réaliser un stage de fin d'études pour valider mon diplôme et j'ai choisi de le réaliser dans INFINITY SPACE, la Jeune Entreprise Innovante que je venais de mettre sur pied avec mes amis dans nos chambres d'étudiants. L'entreprise étant lancée et ayant réalisé que j'avais de grandes lacunes en management de l'innovation, j'ai postulé à un MBA à Stanford University à San Francisco aux USA et j'ai eu la chance d'être accepté. Polytech Marseille étant terminé, INFINITY SPACE lancé, je réalisai ensuite que malgré le fait que j'aie la meilleure co-fondatrice et directrice financière de l'univers, Mlle Annicelle KUNGNE, nous manquions de connaissances pointues en Finance Internationale et Droit Bancaire. C'est ainsi qu'en parallèle de tout ce que nous faisions déjà, j'ai aussi postulé pour un 2e MBA en Finance Internationale à l'INSEAD de Londres et j'y ai été accepté début 2017. Voilà un peu mon parcours avec un zoom particulier sur ma formation et mes spécialités. Q3 : Comment nait la start-up Infinity Space dont vous êtes le co-fondateur ? A quel moment décidez-vous de la mettre sur pied? CA : Back to Douala in 2012 : A mon arrivée à la Faculté de Génie Industriel de Douala au Cameroun en 2012, j'ai trouvé une dynamique entrepreneuriale incroyable dans cette école d'ingénieurs. Les étudiants se regroupaient en clubs de leurs spécialités pour développer des projets innovants ensemble. Il y avait donc le Club Télécoms (où des étudiants concevaient les meilleurs circuits électroniques de l'école et développaient des applications systèmes et web), Le Club Génie Civil (où les étudiants concevaient des maquettes de maisons du futur), le Club Technologie de Construction Industrielle (où les étudiants travaillaient sur des maquettes mécaniques de mégastructures de demain), le Club Construction Navale (où les étudiants construisaient des maquettes de navires maritimes pour révolutionner la pêche industrielle partout en Afrique) etc. Tous ces clubs travaillaient chacun de manière isolée pour la " semaine de l'industrie " sous les encouragements de notre cher Doyen le Pr. Robert NZENGWA (un homme d'une inspiration infinie, aussi fou que génie, mon inspiration). Pendant la semaine de l'industrie, chaque club devait présenter ses réalisations au ministre de l'enseignement supérieur sous la couverture médiatique des multiples médias invités par notre doyen pour montrer le génie de ses étudiants aux yeux du monde. Le meilleur projet était primé et recevait ensuite le soutien inconditionnel du Doyen tant professionnellement (tout le support de l'université) que personnellement (financièrement, logistiquement, techniquement etc.). Alors, à mon arrivée, j'avais déjà un peu bidouillé avec les ordinateurs (j'ai appris à coder avec les cours d'informatique de mon grand frère dès l'âge de 10 ans) et j'étais très passionné de Robotique. La robotique est simplement l'association de 3 grandes sciences appliquées (l'informatique, l'électronique et la mécanique). J'avais fait le tour des Clubs de la FGI et chacun de ces clubs avait des génies qui travaillaient sur des projets très pointus et tous très intéressants les uns que les autres. Cependant, il manquait aux mécaniciens de TCI la compétence Informatique pour travailler plus efficacement, les électroniciens réalisaient les meilleurs circuits électroniques de l'école, pilotaient des choses à distance etc mais ne savaient pas coder. Les informaticiens étaient dans un univers parallèle, personne ne savait ce qu'ils faisaient. Bref, chacun travaillait de son coté et j'ai trouvé cela un peu dommage. C'est alors qu'encore en première année, un groupe d'étudiants de 2e année avec lesquels je traînais à l'époque et moi décidons de créer UNIT-FGI. UNIT-FGI devint le premier club de l'école qui rassemblait toutes les compétences de tous les clubs de l'école, et tous les autres m'avaient choisi comme Président du Club. Nous avions la rage de réaliser des projets hyper-révolutionnaires (nous voulions changer le monde). Nous avions démarré avec un projet de maison intelligente totalement autonome énergétiquement où les spécialistes du Génie Civil () réalisaient la maquette de la maison, les mécaniciens concevaient les systèmes de production et de recyclage d'énergie (solaire, éolienne et hydraulique), les électroniciens réalisaient les circuits électroniques pour contrôler les ouvertures de portes, fenêtres etc. et les informaticiens programmaient l'intelligence artificielle qui allait piloter l'ensemble. Quelques temps après, UNIT-FGI changea de nom et devint " INFINITY SPACE ". Enfin, à la sortie de Polytech Marseille, mes nouveaux amis et moi décidons de créer notre entreprise et nous avons décidé de l'appeler INFINITY SPACE (et donner une continuité internationale à notre club d'étudiants de la FGI à Douala au Cameroun). Q4 : Le produit phare de Infinity Space est WeCashUp. Pourriez-vous nous en dire plus sur ce projet ? CA: Alors, back again to Douala in 2011. Pendant que je suis élève Ingénieur à la Faculté de Génie Industriel de Douala, l'entreprise américaine " Google " organise le " G-Cameroun 2011 ", une conférence hi-tech autour des technologies Google (Android, YouTube, Google App engine etc) sous la direction de M. Tidjane DEME, Directeur de Google Afrique Francophone à l'époque (aujourd'hui chez Partech Venture, fond de Capital Risque basé aux USA et en Europe). J'avais manqué les cours pendant 2 jours pour participer à cet événement avec quelques membres d'INFINITY SPACE de l'époque et çà a été un véritable bouleversement dans ma vie. Le simple contact avec les ingénieurs de google m'a ouvert l'appétit de l'innovation, dans tous les domaines, et non plus seulement au Cameroun mais à l'échelle de l'Univers. Après cette conférence, d'autres jeunes geeks et moi avons lancé le premier Google Technology User Group actif du Cameroun (le Douala GTUG) et j'ai eu la chance d'occuper le rôle de Président. Nous étions formés par des ingénieurs de Google aux USA et organisions des hackathons pour former des jeunes développeurs Camerounais à Douala (étudiants, jeunes entrepreneurs, et tous les autres passionnés de technologies Google), des code labs, des compétitions de développeurs etc. Peu à peu, le mouvement s'est étendu hors de Douala dans les autres villes (Yaoundé, Ngaoundéré, Dschang, Buea etc.), les GTUGs sont devenus Google Developers Groups (GDG), et je devins le premier responsable national des Communautés de développeurs Google au Cameroun avec des responsables dans chaque ville (dans les 10 régions du Cameroun). C'est ainsi qu'en 2013, (alors que je suis déjà à Marseille), Google organise le Google Student Ambassadors Summit à Nairobi au Kenya (les Google Student Ambassadors étaient des étudiants qui représentaient Google dans leurs campus en organisant des hackathons et autres événements autour des technologies Google, c'est ainsi que j'ai rencontré Alain NTEFF, Check NYAH, Fabien BEGNI et bien d'autres). En tant que responsable national, bien qu'à Marseille, j'ai été invité pour porter le drapeau Camerounais à ce rendez-vous continental des responsables des communautés Google en Afrique (c'est là aussi que j'ai rencontré Kenneth KINYANJUI, responsable des communauté Google au Kenya, et qui est devenu mon co-fondateur et Chief Products chez INFINITY SPACE). Après la conférence, je voulus acheter des souvenirs pour des amis à Marseille (ma co-fondatrice Annicelle et d'autres) et je me suis rendu au " Massaï Market " un petit marché populaire de Nairobi au Kenya. Je voulu payer en espèces et la dame qui vendaient les petits sacs à main, conçus de manière artisanale, me dit qu'elle n'accepte pas le paiement en cash mais par M-PESA uniquement. " Késako " lui dis-je, " C'est quoi M-PESA ?", et elle m'expliqua que c'est un système de paiement mobile que tout le monde utilise au Kenya. C'est ainsi que je crée mon premier compte M-PESA (l'équivalent d'Orange Money ou MTN Mobile Money au Cameroun) et paie la dame avec. J'étais impressionné que dans toute la société kenyane où presque personne n'a un compte bancaire, tout le monde paie par mobile. De retour à Marseille, j'en parle avec Annicelle ma co-fondatrice et nous réalisons une étude de marché continentale. Nous nous rendons alors compte que malgré que M-PESA est très populaire au Kenya, celui-ci n'est pas seul sur le continent. D'autres opérateurs développent des solutions similaires dans d'autres pays (Orange avec Orange Money, MTN avec MTN Mobile Money, Airtel avec Airtel Money, Tigo avec Tigo Cash, etc). Il existe plus de 155 mobile money wallets du même type mais ils sont tous non-interopérables (un client Orange Money ne peut transférer de l'argent à un client MTN Mobile Money), et personne ne peut payer sur internet via ce nouveau mode de paiement dématérialisé. C'est ainsi que nous, INFINITY SPACE, avons décidé de créer WeCashUp (www.wecashup.com), une plateforme de paiement universelle qui interconnecte tous les systèmes de paiement par Mobile Money qui existent sur le continent Africain (désormais un Client Orange Money peut transférer de l'argent à un client MTN Mobile Money), et qui offre aux sites marchands une unique interface pour les intégrer tous via une seule intégration. Pour résumer, WeCashUp c'est 155 Mobile Money wallets, 800 millions de potentiels clients atteignables via une unique API (interface de programmation). WeCashUp s'adresse principalement aux entreprises qui souhaiteraient se faire payer par Mobile Money (en ligne ou hors ligne) à travers le continent Africain. Q5 : WeCashUp a reçu de nombreux prix et distinctions à travers le monde. Mais qu'en est-il du Cameroun ? Comment le projet est-il reçu ici notamment par les autorités ou même des investisseurs ? Existe-t-il un réel soutien ? CA : Nous avons la chance d'avoir une équipe très compétente, très complémentaire et surtout très multiculturelle. Nous avons démarré avec un nombre restreint de collaborateurs et aujourd'hui nous sommes 16 personnes qui venons de 11 pays différents (Cameroun, Kenya, Congo, Mali, Togo, Madagascar, Sénégal, France, Allemagne, Chine, USA). Ce caractère multiculturel nous rapproche de nos pays d'origine et des autres également car notre vision chez INFINITY SPACE est de challenger l'impossible pour résoudre des problèmes de millions de personnes en Afrique et dans le monde sans exception. Pour le cas spécifique du Cameroun, nous enregistrons une acceptation impressionnante de la technologie WeCashUp et notre pool d'investisseurs compte beaucoup de Camerounais qui croient en notre vision et qui nous accompagnent dans notre développement tant au Cameroun (où nous avons une équipe sur le terrain) qu'à l'international. Nous sommes aussi en très bons termes avec le gouvernement camerounais et espérons travailler étroitement avec lui et tous les autres gouvernements Africains très bientôt. Q6 : Vos objectifs nous le savons sont immenses mais nous aimerions avoir quelques chiffres qui permettraient d'avoir une visibilité quant à l'évolution des travaux à cette date. Et quelle est la part du Cameroun dans le succès de WeCashUp ? CA : Nos clients pour le moment sont des entreprises locales et internationales qui font du commerce en ligne en Afrique. Nous en comptons à cette date près de 4,000 entreprises qui utilisent la technologie WeCashUp pour se faire payer en ligne via les différentes solutions de Mobile Money qui existent au Cameroun et en Afrique. Leur répartition géographique à ce jour se présente comme suit : 35% viennent des USA, 25% de la France, 15% du Cameroun et ensuite il y a le reste éparpillé un peu partout dans le monde. Ceci nous montre donc que le Cameroun culmine en tête des pays Africains les plus dynamiques en termes d'adoption de la technologie WeCashUp et nous restons très optimistes pour la suite. Q7 : WeCashUp est-il l'unique produit de la start-up Infinity Space ? Plus précisément, quels sont les autres domaines d'activités d'Infinity ? CA : A la base, INFINITY SPACE est une entreprise d'innovation technologique. Nous sommes donc experts en innovation de manière générale et avons décidés de faire un focus particulier sur les FinTechs (Technologies Financières) avec WeCashUp dans un premier temps pour résoudre le problème du paiement en ligne en Afrique (car l'Afrique compte aujourd'hui plus de 800 millions de personnes non bancarisées, sans comptes bancaires ni cartes bancaires, soit plus de 80% de la population Africaine), et avons titillé le e-commerce avec un produit nommé WeShopUp, une marketplace qui permet aux petites entreprises et petits entrepreneurs africains de vendre leurs produits à l'international pour inverser la tendance du e-commerce Africain (dont les produits partent généralement des autres continents vers l'Afrique mais presque jamais l'inverse, mises à part les matières premières...) Q8 : Parlons de vous : Beaucoup vous connaissent presque uniquement sous la casquette d'entrepreneur. En dehors de vos multiples occupations qu'est-ce qui anime votre quotidien ? CA : Il est très difficile de faire autre chose lorsqu'on est entrepreneur. Le focus et la constance restent des éléments fondamentaux de la vie d'entrepreneur. Je dirai donc que je ne fais presque rien d'autre que travailler sur INFINITY SPACE, étudier à Stanford University et à l'INSEAD. Q9 : Quels sont vos hobbies et vos passions ? CA : Les arts-martiaux (Jeet-Kune Do), la musique (Country Music, Hard Rock et Métal) et la lecture. Q10 : Pour beaucoup vous êtes un génie. Qu'en pensez-vous ? CA : Je rêve d'en rencontrer un jour. Je ne pense pas être un génie, je suis simplement un jeune Africain qui a eu la chance de rencontrer des personnes exceptionnelles dans sa vie (toute mon équipe sans exception) et qui rêve d'une Afrique qui rayonne et qui inspire le monde entier. Q10 : Où vous voyez-vous dans dix ans ? CA : Au Cameroun ou en Côte d'Ivoire, travaillant la terre pour nourrir le monde. Q11 : Pour finir un mot sur l'entrepreneuriat au Cameroun ? CA : Quand je quittais le Cameroun en 2011, notre écosystème entrepreneurial n'était qu'un œuf, aujourd'hui je suis impressionné par son explosion et le nombre de jeunes qui veulent changer le monde. Je crois en cette Afrique, en cette Afrique positive et qui gagne.