Interview avec Emmanuel Zamblé - Auteur et Consultant-spécialiste des marchés de capitaux
" Comprendre et pratiquer la bourse "
Dans cette interview, Emmanuel Zamblé présente son ouvrage intitulé "Comprendre et pratiquer la bourse", dont l'objectif est de disséminer des notions spécifiques aux marchés financiers et boursiers. Il y aborde également les défis liés à l'accessibilité des marchés boursiers en Afrique, les enjeux de l'entrée en bourse pour les PME et le rôle des décideurs publics dans la promotion de la littératie financière.1-
Pouvez-vous assez brièvement présenter votre parcours professionnel et vos accomplissements en matière de plaidoyer et de développement des marchés financiers sur le continent? J’ai débuté ma carrière en 1992 à la Bourse des Valeurs d’Abidjan (BVA) comme Chargé d’Etudes Senior, Responsable des appels publics à l’épargne et de la cotation. Puis en 1998, après avoir contribué au processus de mise en place de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) de l’UEMOA, j’ai servi ladite institution jusqu’en 2011 en tant que Directeur des Opérations et de l’Information Financière. Mes principales réalisations à ce poste, ont été l’élaboration du cadre simplifié de mise en œuvre des opérations sur titres (augmentations / réductions de capital, offres publiques d'achat, d'échange, ou de retrait, etc.), la rédaction du manuel de formation aux mécanismes boursiers de la BRVM, la mise en place de la base d’analyse et d’évaluation des performances des sociétés cotées, qui a permis d’initier des prix d’excellence dénommés « Les palmes de la Bourse » décernés tous les deux ans, aux trois meilleures sociétés. Dans le cadre du projet relatif à l’intégration des bourses (The Nigerian Stock Exchange, Ghana Stock Exchange et la BRVM) de la CEDEAO, j’ai eu le privilège de représenter pendant 4 ans, la BRVM au sein du Comité Technique de Convergence et d’Harmonisation, qui a abouti en 2010 à la signature d’un protocole d’accord entre lesdites bourses et les autorités de régulation de la région pour approfondir la coopération, promouvoir l’assistance mutuelle et faciliter l’échange d’informations et la consultation entre les pays. En tant que Consultant dans l’industrie des marchés des capitaux depuis plus d’une quinzaine d’années, j’ai conduit pour le compte d’institutions Financières internationales, des études sur les initiatives en faveur du développement des marchés obligataires dans les régions CEDEAO et UMA, et sur la faisabilité de l’intégration des marchés financiers de la CEMAC. En outre, à travers l’animation des séminaires internationaux et conférences, je continue de participer à la formation des cadres financiers africains. 2-
Pourquoi avoir choisi cette problématique
de la compréhension et de la pratique des transactions boursières comme élément focal de votre ouvrage? La bourse des valeurs revêt une importance capitale dans un système financier.
Elle permet aux entreprises privées et publiques, aux collectivités et à l’État de se procurer des capitaux en faisant appel aux épargnants pour financer leurs investissements. L'épargnant peut y accroitre ses richesses grâce, entre autres, aux bénéfices que l'entreprise distribue sous forme de dividendes, aux intérêts que lui verse régulièrement l'émetteur d'obligations et aux plus-values qu’il réalise sur la vente de son titre boursier. Toutefois, il est donné de constater que le continent africain malgré ses 29 bourses des valeurs et l’existence d’une épargne consistante, a du mal à en tirer le meilleur profit. En effet, à l’exception de la Bourse de Johannesburg, de celles du Nigéria, du Caire et de Casablanca, le reste des bourses dans une grande majorité, est caractérisé par un nombre relativement modeste de sociétés cotées, une faible capitalisation boursière et des volumes de transactions limités. Dans ce contexte, leur contribution au financement des économies africaines demeure marginale. La bourse est toujours perçue par un bon nombre d’opérateurs économiques comme une "affaire de spécialistes et surtout de riches" à cause entre autres, de la non-maîtrise de ses mécanismes de fonctionnement, souvent due à la complexité apparente des opérations qui y sont effectuées. Afin de corriger cette perception erronée et faire de l’opérateur économique un intervenant averti, il importe de faire de la diffusion des connaissances fondamentales sur le fonctionnement des marchés boursiers et les produits qui y sont négociés, une priorité. Voilà pourquoi, j’ai choisi la problématique
de la compréhension et de la pratique des transactions boursières comme élément focal de mon ouvrage. Je suis persuadé que le développement de la culture boursière
pourra induire le développement des marchés financiers africains pour le grand bonheur du continent. 3-
Votre ouvrage a une forte connotation didactique dans la mesure où il vulgarise au grand public des notions spécifiques aux marchés financiers et boursiers, avec des exercices et cas pratiques. Pouvez-vous succinctement nous en présenter la structure et le plan ? Le livre « Comprendre et pratiquer la bourse » est constitué de 13 chapitres structurés en 5 grandes parties. Après la définition de la bourse des valeurs, la description de son organisation et fonctionnement, et un aperçu des crises boursières, il s’articule comme suit: •
La première partie présente les différentes catégories d’émetteur de titres et d’investisseur ainsi que les institutions d’un marché boursier.
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La deuxième partie traite des actions, de leur introduction en bourse, des mécanismes de cotation et des indicateurs d’analyse boursière les concernant.
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La troisième partie porte sur les obligations. Elle décrit les modes d’émission, les techniques d’évaluation, les modalités de cotation et présente les indicateurs d’analyse du titre.
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La quatrième partie est consacrée aux OPCVM et produits dérivés et
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La cinquième partie de l’ouvrage décrit le mécanisme de dénouement des transactions boursières. A la fin de l’ouvrage, se trouvent un répertoire des Bourses des Valeurs du continent africain et des principales bourses du reste du monde, ainsi qu’un lexique qui permet de se familiariser avec le jargon boursier. 4-
Pensez-vous que les marchés boursiers puissent constituer une alternative véritable au secteur bancaire dominant en Afrique ? Et le cas échéant, quels sont les conditions nécessaires à son accessibilité et son adaptabilité aux besoins de l’économie en Afrique? Dans leur rôle de financement de l’économie, le secteur bancaire et les marchés financiers sont complémentaires. En effet, les banques font du financement à Court et Moyen Terme en transformant les dépôts des épargnants en crédits, alors que les marchés financiers traitent des capitaux à Long Terme par les émissions de titres financiers négociables. Cependant, il a été donné de constater qu’en raison de l’absence prolongée des marchés financiers et l’existence de besoins croissants de financement d’investissements sur le continent, certaines banques ont dû réaliser des financements à long terme. De nos jours, compte tenu de la présence de plus en plus marquée des marchés financiers en Afrique, ce rôle qui leur est dévolu devrait être désormais assuré par ceux-ci de sorte à constituer une véritable alternative pour les émetteurs de titres. Mais pour y parvenir, un certain nombre de conditions devraient être remplies: •
Il faudrait accroitre la taille des marchés boursiers. Cela pourrait être réalisé par exemple en incitant les sociétés à recourir à la bourse pour leurs besoins de financement à long terme. Ainsi grâce aux nouvelles introductions de sociétés à la cote, le nombre des sociétés cotées pourra être étoffé. Lorsque les principaux secteurs d’activité sont représentés à la cote, la bourse peut bien jouer son rôle de baromètre de l’économie. On pourrait également procéder par l’intégration desdits marchés pour relever la taille des bourses en Afrique. Celle-ci a pour avantage d’améliorer leurs liquidités et de réduire le coût des transactions.
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Il faudrait développer la base d’investisseurs et inciter ces derniers à être plus actifs sur leurs marchés boursiers. Dans cette perspective, il importe d’encourager la création d’Organismes de Placement Collectif en Valeurs Mobilières (OPCVM) afin de permettre aux investisseurs, les petits porteurs notamment, de se regrouper pour la réalisation de leurs placements.
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Les informations financières sur les sociétés cotées et émetteurs de titres d’emprunt devraient être rendues disponibles et faciles d’accès. Ceci permettra d’éviter l’asymétrie d’information et ainsi, d’accroitre l’efficience des marchés.
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Outre les produits financiers de base que sont les actions et les obligations, les marchés boursiers africains devraient maintenant évoluer vers la négociation des produits dérivés comme c’est déjà le cas en Afrique du Sud. Il faut un véritable marché de couverture des risques pour les émetteurs et les investisseurs. De même, des instruments financiers innovants en faveur des PME devraient également voir le jour sur la plupart des bourses du continent. 5-
La Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) de la zone UEMOA a mis en place tout récemment un compartiment de marché dédié aux PME. A votre avis, quels sont les avantages pour les PME,
l’économie sous-régionale et les perspectives d’évolution vis-à-vis de cette innovation? La mise en place par la BRVM d’un compartiment dédié aux PME est une avancée notable dans le développement de ce marché. Les avantages d’une telle innovation sont importants aussi bien pour les PME que pour l’économie de la sous-région. S’agissant des PME, elles pourront désormais renforcer leurs fonds propres en levant des capitaux à long terme sur le marché financier régional en vue de financer leurs investissements. Evidemment, ce type d’opération leur permet d’améliorer systématiquement leurs ratios de solvabilité. Ce qui augmente leur capacité d’endettement sous forme d’emprunt obligataire ou d’emprunt bancaire à des conditions plus favorables. Ainsi, elles s’offrent la possibilité de financer aisément leur croissance externe à travers la bourse. Par ailleurs, grâce à la publication régulière de leurs cours et des informations financières les concernant dans les médias et avec les opérations financières qu’elles réaliseront à travers la bourse, leur visibilité et leur notoriété dans l’UEMOA
et dans le reste du monde vont être améliorées. Elles deviendront donc plus crédibles vis-à-vis de leurs partenaires.
La cotation en bourse permet également aux sociétés cotées de connaitre à tout moment leur valorisation et de servir de référence à celles qui ne sont pas encore cotées dans le cadre d’une opération de fusion-acquisition par exemple.
De plus, il faut noter que la bourse est la voie privilégiée de sortie des fonds d’investissement lorsque la PME est cotée. Etant donné que les PME constituent plus de 80% du tissu économique de l’Union, le développement subi par celles-ci à travers la bourse, va contribuer au renforcement de la croissance économique des Etats de l’UEMOA. Des emplois vont être davantage créés ; ce qui aura pour conséquence la résorption du chômage et la réduction de la pauvreté dans la sous-région.
Afin d’assurer un franc succès à ce compartiment, il faudrait qu’il soit attractif pour les PME qui devraient y trouver un grand intérêt en donnant une préférence au recours au marché boursier. Dans ce contexte, les coûts et la fiscalité demeurent des facteurs cruciaux. Les coûts d’entrée et
de présence sur ce marché devront être compétitifs en comparaison avec des modalités alternatives de financement. De plus, la fiscalité appliquée à cette catégorie de sociétés ne devra pas paraitre prohibitive. A terme, ce Troisième Compartiment de la BRVM devrait intéresser également les entreprises à fort potentiel de croissance pour le financement de leurs activités. 6-
Du point de vue des décideurs publics et des régulateurs sectoriels, et selon votre expérience des marchés financiers, quelles seraient les meilleurs stratégies visant à promouvoir la littératie financière et boursière dans un contexte de pays en développement? La littératie financière et boursière dans les pays en développement peut contribuer aussi bien à la réduction de la pauvreté et qu’à la croissance économique. Elle aide les ménages à bien gérer leurs ressources et développer des activités génératrices de revenus, favorise l’inclusion financière et renforce le dynamisme des marchés financiers. Pour la promouvoir, les meilleures stratégies à mettre en œuvre devraient être celles qui, selon la définition donnée par l’OCDE, permettent aux consommateurs / investisseurs d’améliorer leur connaissance des produits, concepts et risques financiers et d’acquérir les compétences et la confiance en soi nécessaires pour prendre des décisions financières responsables. Il s’agit entre autres: •
D’intégrer dans les curricula scolaire et universitaire, l'éducation financière. Les enfants et les jeunes sont les acteurs économiques et sociaux du futur. Il faut leur inculquer la notion d’épargne et d’investissement (titres boursiers, assurance-vie, etc.). Leur éducation financière va permettre le développement de citoyens financièrement responsables.
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D’instaurer dans la formation des enseignants et des journalistes des cours d’éducation financière.
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D’encourager les pays qui ne disposeraient pas encore d’Institut pour l’Éducation Financière du Public, à s’y engager.
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D’organiser des campagnes d’information et de sensibilisation des populations pour améliorer leurs connaissances des produits et risques financiers.
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De promouvoir l’actionnariat individuel à travers les clubs d’investissement. Ceux-ci rassemblent des particuliers qui ont décidé de mutualiser leur épargne pour investir en Bourse.
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D’insérer l’éducation financière dans le paysage médiatique et encourager l’émergence d’une presse financière. Afin de pérenniser et réussir lesdites stratégies, il importe que des rencontres périodiques soient organisées afin de faire le point sur l’évolution de l’éducation financière dans les pays en développement et que soit créé un cadre d’échange de bonnes pratiques, expériences et outils existants sur l'éducation financière et boursière. 7-
A quel public-cible vous-vous adressez en rédigeant cet ouvrage, et quelles sont vos attentes en matière de dissémination de connaissances sur cette thématique des marchés de capitaux? Ce livre qui allie théories et pratiques est destiné à tous ceux qui s’intéressent à la bourse; qu’ils soient étudiants, enseignants, chercheurs, journalistes, investisseurs, émetteurs de titres ou professionnels de marchés des capitaux. Il a pour ambition de contribuer à une meilleure compréhension des activités et pratiques boursières. Mes attentes en matière de dissémination de connaissances sur la thématique des marchés de capitaux sont donc grandes. Ce livre doit atteindre le maximum d’agents économiques, les aider à améliorer leurs connaissances des rouages de la bourse et leur permettre d’acquérir les compétences nécessaires en vue de la prise des décisions d’épargne et d’investissement en toute responsabilité. Ils pourront ainsi accroitre leur intervention en bourse. De cette façon, j’espère apporter ma modeste contribution au développement des marchés financiers en Afrique. J’invite donc les objecteurs de conscience et les personnes clefs de l’écosystème à s’en servir comme un outil essentiel de la dissémination des connaissances sur les marchés des capitaux.
