Webinaire sur l'impact du COVID-19 sur le secteur financier africain

Rapport de webinaire: L'impact de la crise sanitaire du COVID-19 sur le secteur financier africain

14 avr 2020 | En ligne
1. Contexte

La pandémie du COVID-19 constitue un défi majeur aussi bien pour les économies des pays développés que pour celles des pays en développement, pourvoyeurs de matières premières dans les chaînes de valeur à l’échelle mondiale. Les principales matières premières des pays africains ont vu leurs cours dégringoler du fait de la chute de la demande mondiale. Cette baisse brutale des cours menace gravement l’équilibre des finances publiques, la soutenabilité de la dette extérieure et les perspectives de croissance dans les principales économies du continent africain. Au niveau sectoriel, le transport et le tourisme sont à l’arrêt avec des conséquences désastreuses sur l’emploi et la croissance. Les perspectives de croissance pour 2020 mises à jour depuis le début de la pandémie pour le continent africain sont désormais négatives et comprises entre -2,1% et -5,1%. Cela correspond à la première récession régionale depuis 1995. Cette conjoncture induit nécessairement des risques accrus pour le secteur financier africain. Certains systèmes bancaires domestiques pourraient nécessiter des recapitalisations ou restructurations, du fait de la hausse attendue des prêts non performants, d’une baisse des revenus, de l’assèchement de la liquidité bancaire et de la dégradation des ratios réglementaires du secteur.

Vu la gravité de la situation et les impacts qui en résultent, ce webinaire a été organisé dans le but de discuter des conséquences perceptibles de la crise du COVID-19 sur le secteur financier africain et de ses attentes. L’impact de cette crise sur le marché des capitaux, le secteur bancaire et le financement des très petites et moyennes entreprises a été spécifiquement discuté au cours de cette session de 90 minutes.

2. Résumé du webinaire

Au niveau mondial, les banques centrales procèdent à des politiques monétaires accommodantes, réduisant leurs taux d’intérêt et injectant des liquidités massives dans l’économie. Elles promeuvent également des instruments tels que des lignes de crédit ou de refinancement pour les institutions financières et les gouvernements procèdent à des allègements fiscaux en faveur du secteur privé.

En Afrique, l’impact des chocs économiques implique une perte importante de revenus pour les Etats et les entreprises, particulièrement celles engagées dans le commerce international et subissant directement les répercussions de la crise sanitaire. Face à l’urgence sanitaire et à la faiblesse des ressources disponibles ou immédiatement mobilisables, les gouvernements doivent très souvent procéder à des arbitrages entre les dépenses de gestion des risques sanitaires induits par la pandémie et les mesures en faveur d’une stimulation de l’économie et du secteur financier. De plus, l’ampleur et l’urgence des besoins et la sévérité des chocs externes rendent l’accès aux marchés internationaux coûteux et problématique ; la chute brutale des ressources issues du commerce de matières premières crée une pénurie de devises et menace la stabilité des marchés domestiques de change. Enfin, l’accroissement important des risques de crédit et de contrepartie impactent négativement la liquidité et la solvabilité des institutions financières, ainsi que les marchés financiers.

Sur le marché bancaire régional, les banques ont très vite adapté leurs opérations et procédures pour faire face à la pandémie. Toutefois, la menace principale concerne le niveau de liquidité des banques commerciales qui subissent de facto un risque accru de retraits massifs de la clientèle, en comparaison avec le volume de nouveaux dépôts collectés. Bien que le secteur ait réussi à atténuer les craintes d’illiquidité des premières semaines, le risque n’en demeure pas pour autant faible. A court terme, des décisions de politique monétaire ont été prises par les banques centrales du continent afin de réduire les risques systémiques inhérents à l’accumulation de prêts non-performants. L’objectif principal étant de renforcer la liquidité, la solvabilité et la résilience des systèmes bancaires domestiques à travers des mesures exceptionnelles de politique monétaire. Au niveau des banques commerciales, quelques initiatives sont en cours de mise en œuvre pour résorber les effets de la crise économique sur la clientèle et le portefeuille d’actifs, notamment :

          Le report des échéances de crédit en accord avec les instructions des régulateurs, banque centrale (exemple de l’UEMOA) ;

          La mise en place de nouvelles lignes de découvert pour assister les entreprises-clientes dans leurs besoins immédiats de trésorerie (paiements de salaires et règlements des fournisseurs) ;

          Le développement de nouvelles lignes de financement, notamment dans le secteur de la santé ;

          La mise en place de garanties spéciales pour certains secteurs d’activité économique ; et

          Le soutien aux gouvernements et aux structures parapubliques, au-delà de l’assistance bilatérale et multilatérale.

La crise actuelle a également conduit à la prise de décisions publiques affectant significativement l’économie informelle et les activités des très petites, petites et moyennes entreprises (TPE/PME) sur le continent. Ainsi, les institutions financières desservant principalement cette clientèle se retrouvent largement exposées à des risques accrus de crédit, de pertes financières et de dégradation des ratios prudentiels dans ce contexte pandémique. L’impact de la crise économique sur la clientèle va systématiquement causer une hausse de la demande de crédits à court terme avec les risques d’accumulation de défauts. Selon les spécialistes du secteur, les risques opérationnels sont en hausse :

          L’activité de crédit se contracte et induit une hausse relative des charges opérationnelles pour les institutions financières, pouvant mener à des risques de cessation de paiements dans les mois à venir si la baisse des revenus se poursuit ou s’aggrave ;

          La relation de travail avec les employés et les clients se trouve modifiée, en raison de l’application des mesures préventives de distanciation physique ;

          La réduction d’effectifs, le système de rotation et un recours intensif au télétravail affectent également la productivité à court terme et la qualité de service des institutions financières.

En somme, les institutions spécialisées dans le financement des TPE /PME restent exposées aux mêmes enjeux de liquidité que le secteur bancaire, mais leur risque d’accumulation des prêts non-performants sont plus importants en raison de la taille de leur clientèle et de leur (faible) capacité de sophistication/adaptation. L’accès à des lignes de refinancement auprès des banques centrales et des partenaires multilatéraux est donc indispensable pour soutenir les niveaux actuels de liquidité, maintenir le financement des acteurs économiques et faire face le cas échéant, aux retraits d’épargnants. Par ailleurs, des mécanismes devraient être mis en place en collaboration avec les autorités monétaires en vue de renforcer l’assistance aux secteurs jugés moins sinistrés par la crise. De surcroit, des facilités de financement devraient être disponibles et des rééchelonnements d’échéances de remboursement accordées aux entreprises des secteurs fortement sinistrés. En définitive, les participants se sont accordés sur le fait que la pandémie du COVID-19 et son impact économique et financier pousseront à moyen et long terme les institutions financières à adapter leur offre de produits et services aux canaux digitaux et numériques, qui s’avèrent avantageux en termes d’efficience-coût, sans toutefois perdre de vue la maîtrise des risques prudentiels et la qualité de services.

Durant la session dédiée aux questions des participants, les panélistes ont eu l’occasion de rappeler la bonne réactivité des marchés et des décideurs publics face aux effets induits de la pandémie sur les secteurs productifs à l’échelle domestique. Cependant des efforts restent à faire quant à la coordination des réponses à l’échelle sous-régionale et mondiale en vue de résorber l’impact de la crise en cas de survenance des scenarii les plus alarmistes. Quant au financement des campagnes agricoles qui représentent une source stratégique de revenus budgétaires dans certains pays du continent, dont la Côte d’Ivoire par exemple, le système de vente à terme de la production cacaoyère qui y est appliqué limiterait selon les participants les risques pouvant peser sur le succès des campagnes agricoles au cours de l’année 2020. Les panélistes ont à ce sujet confirmé la disponibilité de ressources pour accompagner les acteurs du secteur. Au niveau de l’agriculture vivrière, des programmes sont en cours d’exécution pour assurer la pérennité des chaînes de valeur alimentaire en compensant la baisse contextuelle des investissements étrangers par des réponses internes et concertées des décideurs publics et institutions financières locales : ce qui représente donc une opportunité pour une meilleure mobilisation et allocation des capitaux locaux aux priorités de la région. Par ailleurs, des mesures de soutien financier en faveur du reconditionnement de la production agricole vivrière et l’amélioration de la chaîne logistique pourraient renforcer la résilience du continent face à une probable baisse des importations alimentaires dans les prochains mois. Concernant le recouvrement dans les institutions de microfinance (IMF), des mesures ont été prises dans certaines juridictions telles que le Maroc où le gouvernement a institué un système de couverture (à 95%) du risque du crédit pour des lignes de découvert d’urgence dédiées aux PME et remboursables jusqu’en décembre 2020. En outre, de nouvelles méthodes de travail – telles que le télé-recouvrement et le recours au réseau d’agences – sont utilisées par des IMF avec plus ou moins du succès pour assurer le recouvrement des échéances en cours, bien que les mesures de distanciation sociale continuent d’impacter négativement les taux de remboursement. Quant aux startups, elles pourraient pâtir des nouveaux ciblages de clientèle des institutions financières en raison d’une évolution probable de leur profil de risque pouvant résulter des effets économiques de la crise du COVID-19.

3. Recommandations

Au titre des recommandations, les propositions ci-dessous ont été faites par les panélistes :

          « Dé-dollariser » partiellement les concours financiers et développer l’activité transfrontalière sur les marchés de capitaux domestiques afin de renforcer la solidité du secteur financier régional face aux chocs exogènes ;

          Inciter les institutions financières multilatérales et bilatérales à injecter de nouvelles liquidités en faveur des institutions financières actives sur le continent africain, afin qu’elles puissent à leur tour renforcer la disponibilité de financement dans l’économie réelle ;

          Mobiliser les partenaires multilatéraux et bilatéraux pour la mise en place d’instruments d’atténuation de risque (garanties), de rachat partiel du risque (De-risking) et de nouvelles lignes de financement afin de stimuler les investissements étrangers sur le continent ;

          Encourager la mise à disposition par les institutions financières multilatérales des ressources longues à des taux préférentiels en faveur du secteur financier;

          Renforcer l’offre de services des institutions spécialisées dans le financement des PME à travers le recours aux canaux / interfaces numériques et aux solutions dites « Fintechs », tout en accélérant les politiques et campagnes d’éducation financière à l’égard des populations-cibles ;

          Accorder une plus grande flexibilité temporaire dans le respect des ratios prudentiels ;

          Attribuer des exonérations fiscales aux institutions financières afin d’atténuer le contrecoup de l’accroissement des crédits en souffrance ;

          Mettre en place de mesures réglementaires conservatoires afin de permettre aux banques commerciales de faciliter la restructuration des engagements des clients du secteur ;

          Assurer une coordination à l’échelle régionale des réponses en faveur du secteur financier.

Pour plus d’informations sur le contenu de ce webinaire, l’enregistrement et la présentation de la session sont disponibles sur le portail de MFW4A.