Rapport de webinaire: Initiatives des Institutions de Financement du Développement (IFD) en réponse à l'impact du COVID-19 sur le Secteur Financier Africain
1. Contexte
Dans le cadre de sa série d'activités sur l'impact de la pandémie à COVID-19, Making Finance Work for Africa (MFW4A) a organisé un webinaire visant à explorer la réponse des Institutions de Financement du Développement (IFD) en soutien au secteur financier africain face à la pandémie. Ce webinaire fait suite à un précédent webinaire de MFW4A animé par des spécialistes et acteurs majeurs du secteur financier africain, et dont l’objectif central était de discuter l’impact de la COVID-19 sur l’industrie à l’échelle domestique et régionale.
La crise sanitaire inhérente à la COVID-19 apparaît sans aucun doute comme un défi majeur pour les économies des pays en développement, fournissant pour bon nombre d’entre elles des matières premières dans les chaînes de valeur mondiales. Les principaux produits d'exportation des pays africains ont vu leurs prix baisser en raison de la chute brutale de la demande mondiale. Cette forte baisse des prix menace gravement l'équilibre budgétaire, la soutenabilité de la dette extérieure et les perspectives de croissance des principales économies du continent africain. Au niveau des secteurs d’activité, le transport et le tourisme sont quasiment au « point mort », avec des conséquences désastreuses pour l'emploi et la croissance. Les perspectives de croissance sur le continent africain en 2020 sont par ailleurs estimées négatives: entre -2,1% et -5,1%. Il s’agit de la première récession régionale en Afrique depuis 1995, soit plus de 25 ans en arrière. Ce contexte de récession généralisée entraîne inévitablement des risques accrus pour le secteur financier africain (SFA). Certains systèmes bancaires domestiques pourraient faire l’objet de recapitalisations et de restructurations, en raison de l'augmentation attendue des prêts non performants, de la baisse des revenus, de l'assèchement de la liquidité bancaire et de la détérioration des ratios réglementaires dans le secteur.
Le webinaire précédent sur l’impact de la pandémie sur le secteur financier africain a permis de mettre en relief quelques recommandations qui se présentent comme suit :
· « Dé-dollariser » partiellement les concours financiers et l’assistance apportée aux acteurs du secteur privé et aux gouvernements africains;
· Développer l’activité transfrontalière sur les marchés de capitaux domestiques afin de renforcer la solidité du secteur financier régional face aux chocs exogènes;
· Mobiliser les partenaires multilatéraux et bilatéraux pour la mise en place d’instruments d’atténuation de risque (garanties), de rachat partiel du risque (De-risking) et de nouvelles lignes de financement afin de stimuler les investissements étrangers sur le continent;
· Encourager la mise à disposition par les institutions financières multilatérales des ressources longues à des taux préférentiels en faveur du secteur financier;
· Renforcer l’offre de services des institutions spécialisées dans le financement des PME à travers le recours aux canaux / interfaces numériques et aux solutions dites « Fintechs », tout en accélérant les politiques et campagnes d’éducation financière à l’égard des populations-cibles;
· Assurer une coordination à l’échelle régionale des réponses en faveur du secteur financier.
Étant donné l’extrême gravité de la pandémie à COVID-19 et de ses impacts économique et financier qui ont été largement discutés lors de la première session de cette série de webinaires, l’occasion a été donnée aux panélistes représentant des IFD actives sur le continent africain d'évaluer et de discuter des instruments les plus appropriés pour soutenir le secteur financier régional dans ce contexte mondial de récession et d'incertitude. Les discussions ont également porté sur les potentiels défis et enseignements tirés de crises précédentes, notamment la crise financière mondiale de 2008 et l'épidémie d'Ebola de 2014 en Afrique de l'Ouest.
2. Résumé du webinaire
Au nombre des IFD invitées à ce webinaire, on dénombre la Banque africaine de développement (BAD), la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), l'Agence française de développement (AFD) et sa filiale dédiée au secteur privé: Proparco. Dans ce contexte pandémique, plusieurs défis nationaux et régionaux émergent, se font de plus en plus pressants et nécessitent in fine le soutien des IFD pour une meilleure gestion des pressions budgétaires, des chocs économiques et financiers, et même des défis inhérents à la capacité de résilience des systèmes nationaux de santé publique. Ce contexte mondial de récession a donc incité les acteurs internationaux du développement à mettre en place des dispositifs en faveur des gouvernements des pays en développement, y compris ceux du continent africain, tout en renforçant leur soutien financier et en matière d’assistance technique aux acteurs du secteur privé. Diverses facilités et initiatives ont été mises en place par certaines IFD, dont le Fonds monétaire international (100 milliards USD), la Banque mondiale (14 milliards USD), l'Union européenne (15 milliards EUR), la BAD (10 milliards USD), Afreximbank (3 milliards USD) et l’Agence française de développement (1,15 milliard EUR) ; avec un périmètre d’intervention couvrant les besoins de financement à court terme des systèmes domestiques de santé et les réponses nationales aux chocs économiques / financiers.
Au titre des facilités d’IFD présentées durant ce webinaire, la BAD a mis en place une facilité de réponse rapide à l’impact du COVID-19, dénommée CRF (COVID-19 Rapid Reaction Facility), impliquant une gamme de services financiers d’un montant global de 10 milliards USD; dont 8,7 milliards USD sont consacrés aux opérations souveraines et régionales en appui aux gouvernements des pays membres régionaux (PMR), tandis que 1,3 milliard USD soutiennent les opérations inhérentes au secteur privé dans tous les pays africains. Les opérations non-souveraines du CRF incluent des facilités de financement à court terme (413 millions USD), la mise en place d’instruments de garantie (138 millions USD) et des offres de financement du commerce transfrontalier (138 millions USD). La CRF met particulièrement l’accent sur les opérations considérées par la banque comme prioritaires (Top 5 de la BAD) et les plus urgentes, tout en priorisant le soutien aux gouvernements afin de leur permettre d’attirer davantage de financements en provenance des prêteurs multilatéraux, bilatéraux et commerciaux.
Concernant l’AFD, elle a mis en place un instrument de réponse rapide à la crise sanitaire, intitulée « Covid 19 – Santé en commun», constitué d’une enveloppe de 1,15 milliard EUR, dont le but était de réorienter à court terme ses allocations budgétaires vers les besoins des gouvernements relatifs à la mise à niveau de leurs systèmes de santé face à la pandémie. Quant aux secteurs financiers des pays-partenaires sur le continent africain, l’agence bilatérale fournira également un soutien financier supplémentaire allant jusqu'à 500 millions EUR en accélérant et en facilitant les décaissements à la clientèle existante. Par ailleurs, en raison du fait que la microfinance est cruciale pour les populations à faible revenu qui sont majoritaires et particulièrement exposées à un certain nombre de risques sur le continent africain, le Groupe AFD (dont sa filiale Proparco) et l'Union européenne travaillent à la création d'un nouveau mécanisme de garantie visant à minimiser les risques relatifs aux nouvelles opérations dans le secteur financier africain, notamment dans le secteur de la microfinance. A plus long terme, l'AFD fournira aux institutions financières publiques et aux organismes de régulation les moyens de renforcer leur rôle contracyclique pendant la phase de redressement. La digitalisation des services financiers et l’accélération des initiatives en faveur de la réalisation de l’Agenda 2030, incluant les projets en faveur de la protection du climat et des Objectifs du développement durable (ODD) pour une reprise verte et inclusive après COVID-19, seront également prioritaires dans sa stratégie.
La BOAD quant à elle a opté pour une approche à 2 volets en réponse à l’impact de la pandémie de la COVID-19, dont le premier est consacré aux gouvernements de la sous-région ouest-africaine à travers la mise en place d’une enveloppe de 120 milliards de F CFA (183 millions EUR), à hauteur de 15 milliards de F CFA (23 millions EUR) par Etat, afin de les aider à faire face aux pressions sur les systèmes de santé domestiques et soutenir leur secteur privé respectif. Le second volet de la réponse institutionnelle de la BOAD porte sur le renforcement du secteur financier, par le canal des banques d’une part et par celui des institutions de microfinance (IMF) ou Systèmes financiers décentralisés (SFD) d’autre part. Des lignes de (re)financement à court terme et long terme ont été mises à disposition des banques dans la sous-région pour renforcer les financements bancaires aux PME/PMI (dont notamment les secteurs agricole, de l’entrepreneuriat et de l’artisanat), le refinancement des IMF/SFD et les outils de production du secteur privé à l’échelle de chaque pays-membre. Par ailleurs, la création d’un fonds de garantie en faveur des IMF/SFD de la région est en cours de discussion avec les autorités gouvernementales des pays-membres. Des interventions au cas par cas sont aussi envisagées pour les institutions financières qui en font la demande en vue de potentielles restructurations de dette.
La session dédiée aux questions des participants a permis aux panélistes de revenir sur l’importance d’offrir davantage de produits financiers à court terme dans de tels contextes de crise, avec des délais de traitement entre 4 et 6 semaines, y compris l’étape du décaissement, pour la BAD par exemple. Cette gamme de produits comprend des lignes de crédit, des garanties directes et des offres de financement du commerce. Toutefois, le directeur du département financier de la BAD a rappelé l’orientation stratégique à moyen et long terme des IFD, bien qu’il soit nécessaire de mettre à disposition des institutions financières locales des outils de réponse à court terme pour pallier les effets directs de la crise.
Par ailleurs, la crise se présente également comme une opportunité de développer la réflexion de long terme sur la résilience des systèmes financiers face à de telles crises à portée mondiale. Elle permet également de confirmer et renforcer l’intérêt régional vis-à-vis des processus de digitalisation des services financiers ayant permis à bon nombre d’institutions financières de maintenir une taille critique d’activités (ou de chiffres d’affaires) tout en renforçant le potentiel d’inclusion financière à travers l’accès continu voire facilité à des modes de transactions comme le mobile money et les autres services (à distance) de paiement digitaux.
S’agissant de l’accompagnement financier des PME de la région qui s’avère particulièrement limité dans ce contexte de crise, des solutions autres que les lignes de crédit devraient renforcer la qualité de l’offre de services financiers aux PME, tels que des accords de partage des risques initiés par les IFD avec les institutions bancaires, des lignes de garanties et l’investissement dans des firmes de capital-investissement à travers des prises de participation et la mise en place de programmes d’assistance technique aux PME éligibles. En guise d'exemple, des IFD comme la BAD mettent à disposition des PME de la région des instruments de financement sous formes de financement indirect (refinancement de banques, garanties et accords de partages des risques), de dons, d’assistance technique et de prises de participation dans des firmes de capital-investissement.
Concernant les marchés de capitaux, la commission européenne a récemment augmenté de 50% le budget d’un programme dont un tiers du portefeuille est alloué au renforcement de la couverture des risques de change sur des devises de pays émergents, à travers le fonds TCX. Bien que ces instruments de couverture de change contribuent à renforcer l’accès aux financements en monnaie locale et soient accessibles aux pays-partenaires de l’Union Européenne sur le continent africain, il n’en demeure pas moins que des efforts structurels doivent être faits par les parties prenantes du secteur financier africain afin de stimuler les volumes de transactions sur les marchés obligataires domestiques et accélérer la maturation du marché financier régional.
Pour de plus amples détails sur le contenu du webinaire, l’enregistrement du webinaire est disponible ci-dessous et les slides de la présentation peuvent être téléchargés ici.