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Examen des principes de l’IF-PNUE pour un système bancaire responsable

juin 12, 2019
Mohamed Agrebi , Senior Operations Officer

Cet article a été publié pour la première fois dans le numéro 20 (Volume 16) de la revue « Islamic Finance News » du 22 mai 2019.

À la suite de la crise financière de 2008, la pire catastrophe économique depuis la Grande dépression, les puissances économiques mondiales ont dévoilé plusieurs types de « super plans » pour sauver leurs systèmes financiers respectifs de la ruine potentielle, et diminuer le risque de futures crises et effondrements financiers. Dix ans plus tard, les systèmes financiers peinent toujours à retrouver la confiance qu’ils ont perdue, en particulier le secteur bancaire, où la confiance est le pilier des affaires. Alors que plusieurs initiatives lancées reposaient, entre autres, sur l’ajustement des exigences réglementaires, l’Initiative Financière du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (IF-PNUE) a été centrée sur le renforcement de la confiance et de l’engagement des clients, en agissant de manière responsable et en intégrant les objectifs sociétaux aux objectifs stratégiques des banques. Explications de M. MOHAMED A. AGREBI.

L’initiative IF-PNUE est fondée sur les Principes pour un système bancaire Responsable (PBR). Quels sont ces principes? Quel rôle peuvent-ils jouer pour soutenir les changements positifs dans l’économie? Quels sont les défis associés à la mise en œuvre de ces principes? En quoi ces principes sont-ils en accord avec le secteur de la finance islamique?

Pour résumer, les six principes clés constitutifs des PBR s’appliquent à tous les niveaux au sein d’une banque ; que ce soit en relation avec les transactions, le portefeuille, et/ou la stratégie. Les PBR ont pour ambition d’aligner et de combiner le développement commercial des banques sur les objectifs de la société, créant ainsi les conditions propices aux changements économiques et sociétaux. Ils sont axés sur les domaines qui ont l’impact le plus élevé sur la société (conformément à l’Accord de Paris sur le climat, aux Objectifs de Développement Durable [ODD] et aux autres cadres nationaux pertinents). Les PBR ont également pour objectif de fournir un cadre stratégique en vue de la durabilité, d ela création de valeur pour les actionnaires, les clients et les employés, et d’un engaement transparent avec les parties prenantes de la société civile.

Les PBR fournissent également des indications pratiques pour chaque principe à mettre en œuvre, et dont l’impact est à mesurer et évaluer. À ce jour, plusieurs banques dans le monde se sont engagées à appliquer ces principes, qui seront rendus publics officiellement en septembre 2019, car elles pensent que les activités bancaires responsables sont l’avenir du secteur et que l’adhésion aux PBR leur procurera un avantage concurrentiel.

Les régulateurs et analystes financiers s’accordent sur le fait que les PBR pourraient servir de catalyseur pour accélérer la transition du secteur bancaire vers un modèle économique durable. Il s’agit en fait d’une nouvelle manière de faire des affaires, sur la base de valeurs spécifiques. Dans le monde actuel, le recours aux investisseurs institutionnels est limité par la mauvaise connaissance de leur fonctionnement, et la plupart des demandes de financement sont adressées aux intermédiaires bancaires. Les banques peuvent répondre « aveuglément » aux demandes qu’elles reçoivent, ou elles peuvent contribuer à influencer la manière dont les investisseurs conçoivent leur demande, en changeant les incitations. Elles pourraient donc jouer un rôle crucial pour soutenir les changements fondamentaux dans l’économie.

Par ailleurs, en adhérant aux PBR, les banques étudieront continuellement l’impact de leur portefeuille. La priorité ne sera pas seulement d’offrir une performance financière élevée, mais aussi de montrer comment les banques apportent une contribution positive à la société. Les banques s’engageront aussi à évaluer leur impact, positif et négatif, de manière transparente, et elles s’engageront à diminuer constamment leur impact négatif tout en augmentant leur impact positif, à travers la nature de l’activité. Par exemple, elles pourront changer progressivement les encours de leur portefeuille lié à des technologies à forte intensité de carbone par des actifs liés à des technologies à faible empreinte de carbone.

De plus, grâce aux PBR, les banques stimuleront et encourageront les pratiques durables, et soutiendront activement leurs clients en les encourageant à adopter des technologies, des modèles économiques et des modes de vie plus durables, comme la lutte contre le changement climatique, l’autonomisation des groupes vulnérables et la préservation du patrimoine culturel. De cette façon, les banques créeront de la valeur pour leurs actionnaires, leurs clients et leurs employés.

L’adhésion aux PBR exige que les banques s’engagent à mettre en œuvre ces principes de manière transparente, à fixer des cibles à atteindre et à rendre compte de leur état d’avancement. Ceci ne pourra être réalisé qu’en favorisant une culture de banque responsable au sein de l’institution financière. Selon Simone Dettling, responsable de l’équipe en charge du secteur bancaire au sein de l’initiative IF-PNUE : « Ce n’est que par un changement culturel que nous parviendrons au stade où chaque décision et chaque action de chaque employé prendra intrinsèquement en compte la responsabilité envers la société ». La mise en œuvre des PBR exige une conduite éthique et un mécanisme d’intégrité énonçant très clairement que la banque a une responsabilité sociale. Il est également important de fixer des cibles à atteindre, car cet exercice aide la banque à définir des orientations claires et un plan d’action. Les cibles assurent également l’engagement interne et la responsabilisation, de la haute direction aux salariés, avec un intérêt particulier pour ce qui compte le plus. L’impact se produira à la fin à travers les clients.

En outre, la réussite de la mise en œuvre des PBR nécessite la collaboration entre les banques en activité dans le même pays, appuyée par une forte volonté politique. Si une seule banque adhère aux PBR et introduit, par exemple, des exigences écologiques dans son programme de prêt, alors que les autres banques refusent d’adhérer aux PBR, la banque signataire risquera de perdre des clients et des parts de marché. Les clients iront dans d’autres banques qui n’appliquent pas les PBR pour trouver des prêts faciles à contracter puisqu’il y a aura moins de conditions à remplir. Toutes les banques doivent travailler de concert en adoptant les PBR, afin d’agir de manière responsable et d’endosser l’objectif ultime des PBR en faveur d’un avenir durable.

De manière concrète, une phase transitoire est obligatoire. Qu’on le veuille ou non, ce n’est pas aujourd’hui que nous arrêterons d’utiliser les énergies fossiles. Le monde d’aujourd’hui a toujours besoin de ce type d’énergie. De même, moins de charbon signifie plus de gaz. Il est donc important d’imaginer une phase transitoire qui sera axée, par exemple, sur la réduction de l’utilisation du charbon. Durant cette phase, les marchés et projets existants qui ne sont pas durables, mais rentables, pourront aller jusqu’à la fin de la phase, et progressivement être combinés avec des activités rentables ayant un impact positif. Il convient également de noter que la transition peut être coûteuse et à forte intensité de capital.

Le développement durable s’accorde étroitement avec la finance islamique. Les PBR partagent de nombreuses similitudes avec la finance islamique. Citons à titre d’exemple le volet social. Tandis que les PBR préconisent d’aligner les objectifs stratégiques sur les objectifs de la société, la finance islamique est fondée sur les objectifs de l’islam qui visent à réaliser et maintenir une plus grande justice dans la société.

La microfinance islamique, par exemple, a tendance à favoriser l’émancipation économique des plus vulnérables. Contrairement à la microfinance traditionnelle qui repose sur un taux intérêt élevé, la microfinance islamique utilise des instruments financiers qui peuvent être adaptés aux besoins du client, assumant le risque à sa place et partageant les bénéfices en même temps. La finance islamique révolutionne la philosophie du secteur bancaire. Dans la finance islamique, la relation repose sur la confiance mutuelle. Le client et la banque partagent les bénéfices et les risques. De fait, c’est une relation « gagnant-gagnant » et la banque est de fait responsable.

En outre, les principes de la finance islamique imposent plusieurs restrictions sur l’imprévisibilité excessive et la spéculation. Le secteur est fondé sur le financement adossé sur un actif et le financement axé sur un actif. Par ailleurs, les principes de la finance islamique interdisent les transactions sur des produits décrits comme illégaux, comme l’alcool et les jeux. La finance islamique et les PBR représentent deux manières alternatives, « fondées sur des valeurs », de faire des affaires. Ils œuvrent à l’atteinte des ODD de l’ONU et des objectifs de l’Accord de Paris sur le climat.

Les PBR sont axés sur le changement climatique et invitent les banques à introduire « des exigences écologiques » dans leurs programmes de financement, tandis que le secteur de la finance islamique propose des solutions pratiques pour travailler sur le changement climatique par l’émission de Sukuks verts, d’investissements conformes aux principes de la Charia dans les énergies renouvelables et d’autres actifs environnementaux.

Un autre argument démontrant que les PBR et la finance islamique s’accordent étroitement est la priorité donnée par la finance islamique à la gouvernance. En plus de la gouvernance d’entreprise, les banques islamiques doivent obligatoirement avoir une gouvernance spéciale Chariah. Un conseil de spécialistes supervise et garantit la conformité de toutes les activités de l’institution aux principes de la Chariah.

La finance islamique et les PBR suivent vraiment deux lignes parallèles, avançant vers le même objectif : créer un meilleur avenir pour les générations futures.


Mohamed Agrebi est le responsable des affaires administratives et financières du Partenariat Making Finance Work for Africa. Il est joignable à l'adresse suivante: m.o.agrebi@afdb.org.

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