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Muazu

Quel sera le rôle des facteurs déterminants du développement du secteur financier africain à l’ère post-COVID-19 ?

Apr 27, 2021
Muazu Ibrahim , Research Officer, Making Finance Work for Africa (MFW4A)

Le développement du secteur financier revêt sans aucun doute une importance capitale pour les pays d’Afrique. En effet, un secteur financier bien développé favorise la croissance économique en général ainsi que la réduction de la pauvreté et, à terme, des inégalités. De ce point de vue, l’amélioration du secteur financier est essentielle pour l’atteinte des Objectifs de développement durable (ODD) et la réalisation de l’Agenda 2063 de l’Union africaine.

Étant donné la place importante qu’occupe le secteur financier, l’examen des facteurs qui influencent le développement dudit secteur dans les pays constitue l’un des thèmes majeurs du discours politique, notamment au niveau macroéconomique. En effet, les efforts déjà entrepris ont permis de mettre en évidence un certain nombre de facteurs. À titre d’exemple, j’ai dirigé en 2018 une étude sur les facteurs déterminants du secteur financier — évalués sur la base des crédits intérieurs et privés (% du PIB) — en Afrique, en m’appuyant sur les données recueillies dans 46 pays. Cette étude nous a permis de constater que le capital humain, l’ouverture des marchés, le PIB réel par habitant et la formation brute de capital fixe affectent positivement le développement financier. Plus précisément, la formation du stock de capital humain stimule le marché financier. En effet, une accumulation de capital humain plus importante grâce à une meilleure éducation permet aux gens d’être plus conscients de l’analyse des risques, ce qui augmente leur capacité à prendre des risques. De plus, des personnes bien informées pourraient demander des services financiers améliorés, ce qui stimulerait le recours accru aux services de parrainage et d’intermédiation bancaires. Outre les avantages inhérents au capital humain, une plus grande ouverture des marchés favorise également le développement du secteur financier en Afrique. Il est admis que plus un pays est ouvert, plus il est exposé aux chocs de la demande extérieure. Une plus grande intégration des pays aux marchés internationaux génère donc une nouvelle demande de financement externe, en particulier pour le secteur privé. En étant plus ouvertes aux échanges, les entreprises sont en mesure de surmonter les goulots d’étranglement financiers grâce à leur capacité à trouver des financements externes, ce qui conduit à un développement plus rapide du secteur financier. Pour l’Afrique, les résultats empiriques suggèrent que l’impact de l’ouverture des marchés est particulièrement plus important que celui du développement du capital humain, à en juger par les preuves issues de l’échantillon.

Un autre aspect important des relations entre l’ouverture des marchés, le développement du capital humain et le développement financier a également été mis en évidence. En fait, les pays moins intégrés aux marchés internationaux ont plus de chances de bénéficier de leur développement financier national s’ils augmentent leur niveau actuel d’ouverture ou s’ils développent leur niveau actuel de capital humain. Dans cette optique, si l’effet de l’ouverture des marchés est plus important, la priorité peut être accordée à l’accumulation de capital humain, en particulier lorsque les décideurs politiques sont déterminés à mettre en œuvre des politiques visant à améliorer le développement financier en Afrique. Cependant, il serait beaucoup plus pertinent de développer les secteurs financiers en combinant simultanément l’ouverture des marchés et l’amélioration du stock de capital humain plutôt que de se concentrer sur l’un des deux. Par conséquent, le recours à un système d’interaction entre l’ouverture des marchés et l’accumulation de capital humain pour soutenir les mécanismes quantitatifs du processus de développement du secteur financier au niveau intérieur dans les pays africains promet de mettre le secteur financier du continent, déjà en plein essor, sur la voie de la croissance.

Le niveau du PIB réel par habitant des pays constitue également un facteur déterminant clé pour le développement du secteur financier. Il est à noter que l’augmentation des revenus stimule la demande de meilleurs services financiers et d’intermédiation, les institutions financières étant normalement poussées à innover en proposant des produits de qualité pour soutenir cette augmentation. Cependant, il se trouve que l’inflation a un effet négatif sur le développement financier. Les économies qui connaissent des épisodes de forte inflation présentent davantage de risques de voir leur développement financier compromis que les pays où l’inflation est généralement plus faible. Il est largement démontré, preuves à l’appui, qu’une inflation élevée est associée à une grave instabilité macroéconomique, ce qui réduit la volonté des institutions financières d’accorder des crédits aux acteurs du secteur privé. Au niveau des ménages, la hausse de l’inflation limite l’épargne, car les dépenses de consommation des ménages augmentent en raison de l’augmentation des prix en général, ce qui laisse moins de ressources pour l’épargne. Étant donné que le secteur financier en Afrique est largement basé sur les banques, un niveau d’inflation plus élevé entravera sévèrement le développement des institutions financières. Fait remarquable, dès lors que les facteurs susmentionnés revêtent une importance capitale pour le développement financier, les forces exogènes qui affectent ces facteurs auront également pour conséquence des changements dans le développement financier, du fait des corrélations existant entre eux.

La COVID-19 vue sous l’angle d’un choc exogène : Implications pour le développement financier

S’il est vrai que les conséquences de la pandémie de COVID-19 ont été bien documentées, il n’en demeure pas moins que l’ampleur de l’effet de cette pandémie reste à déterminer. Les lourdes conséquences de la pandémie ont considérablement perturbé un large éventail de relations économiques. Les répercussions immédiates de la pandémie ont été notamment l’affaiblissement des liens commerciaux en raison de ses effets sur la chaîne d’approvisionnement mondiale et la baisse des revenus compte tenu de ses effets sur l’emploi et la productivité. Au niveau des entreprises, l’effet de la COVID-19 se révèle très synchronisé et touche toutes les entreprises en même temps. Les mesures de confinement généralisées prises comme moyens de contenir la propagation du virus ont également entraîné la fermeture d’écoles, ce qui a eu un effet conséquent sur les résultats de l’apprentissage et un impact à long terme sur le stock de capital humain. Les   Unies estiment que les fermetures d’écoles ont touché plus de 90 % de la population estudiantine mondiale, 99 % d’entre eux provenant de pays à revenu faible ou moyen inférieur. Les lacunes en matière d’apprentissage menacent également de s’étendre au-delà de cette génération et d’effacer des décennies de progrès réalisés en matière de développement du capital humain à ce jour. Compte tenu des liens positifs existant entre le développement du capital humain et le développement financier, le choc négatif subi par le capital humain constituera un obstacle de taille au développement financier. Et vu la situation actuelle du capital humain du continent, les répercussions sur les marchés financiers risquent d’être désastreuses.

En outre, la pandémie a sans aucun doute limité les flux commerciaux, la fermeture des frontières ayant eu un impact considérable sur les importations et les exportations. Dans la mesure où le degré d’ouverture des marchés correspond au rapport de la valeur des importations et des exportations au PIB, la baisse des importations et des exportations s’est également traduite par une plus faible ouverture des marchés et une faible intégration aux marchés internationaux. L’Afrique affiche déjà le taux le plus bas sur le plan de l’intégration au marché mondial, à en juger par sa part dans la valeur totale des échanges commerciaux à l’échelle mondiale. Étant donné que l’ouverture commerciale est plus importante pour le développement du secteur financier que pour le capital humain, la crise actuelle liée à la pandémie entraînera une réduction considérable des progrès réalisés dans le secteur financier, avec un impact significatif sur l’ouverture des marchés.

Au moment où la pandémie battait son plein en Afrique, c’est-à-dire durant la phase de confinement, les perturbations des chaînes d’approvisionnement dues aux mesures de confinement et à la constitution de réserves résultant d’achats de panique ont potentiellement fait grimper les prix généraux des biens essentiels, notamment les prix des denrées alimentaires, en raison de la demande refoulée durant cette période. Les augmentations générales des niveaux de prix ont poussé l’inflation à la hausse, renforçant ainsi l’instabilité macroéconomique avec des implications pour le secteur financier. D’une part, le développement du secteur financier et la disponibilité d’opportunités d’épargne formelle peuvent affecter l’ampleur de la demande refoulée. Par exemple, étant donné la faible inclusion financière en Afrique, le rebond de la demande peut être insignifiant, car de nombreuses personnes sont moins capables d’épargner. D’autre part, l’adoption de la finance numérique et le recours croissant aux services d’argent mobile comme moyen d’épargne et plateforme de paiement peuvent également favoriser le rebond de la demande. Dans ce cas, l’effet global sur le développement financier sera conditionné par l’effet net du faible taux de possession de comptes, mesuré par la faible inclusion financière et le niveau de prolifération des outils de finance numérique.

En outre, le choc systémique exogène a également limité la croissance du revenu réel du PIB par habitant, ce qui a produit un effet concomitant sur le fonctionnement des secteurs financiers. Étant donné l’importance d’un PIB par habitant plus élevé, non seulement pour la réduction de la pauvreté et des inégalités, mais aussi pour le développement du secteur financier, l’impact concomitant aura un effet contraire sur les politiques qui cherchent à stimuler le développement financier en Afrique. Il convient de noter que si de tels chocs émanaient du secteur financier, l’antidote politique consisterait à formuler des prescriptions pour les contenir et éviter qu’ils ne se propagent à d’autres secteurs réels de l’économie, tout en protégeant l’ensemble du secteur financier du risque d’effondrement.

La particularité de la crise actuelle réside dans sa nature exogène, due à des facteurs qui ne relèvent pas du secteur financier. Face à une telle situation, il est beaucoup plus difficile de trouver des solutions, car les facteurs en jeu sont étroitement liés et impliquent plusieurs acteurs n’appartenant pas au secteur financier. En attendant de parvenir à une couverture vaccinale universelle qui devrait permettre aux pays de retrouver au moins les niveaux de fonctionnement d’avant COVID-19, les politiques formulées actuellement devraient se pencher sur les canaux par lesquels la crise affecte le secteur financier, car ces canaux constituent, en fait, des facteurs déterminants pour le développement du secteur financier. L’amélioration de l’ouverture des marchés et du PIB réel par habitant, le développement du capital humain et la réduction de l’instabilité macroéconomique sont autant de facteurs essentiels pour stimuler le développement du secteur financier.

Dans la mesure où les chocs liés à la pandémie se font déjà sentir au niveau du secteur financier, au même titre que pour tous les autres secteurs de l’économie, il est également important de mettre en place des politiques qui ciblent directement le secteur financier. Étant donné le rôle crucial que joue le secteur financier en matière d’intermédiation financière par, notamment, la réaffectation efficace des ressources productives, le fait de ne pas procéder à des actions spécifiques ciblant directement le secteur financier ne ferait qu’aggraver le caractère déjà faible de l’intermédiation financière, compromettant ainsi les progrès réalisés au cours des dernières décennies. Un secteur financier en bonne santé peut aider les pays à aller de l’avant et, dans le même ordre d’idées, la préservation et la création de secteurs financiers résilients peuvent aider les pays à atténuer les effets de la crise et à en sortir plus forts qu’avant.


À propos de l’auteur

Muazu Ibrahim est le chargé de recherche de MFW4A. Il est une personne-ressource avec de l'expérience en finance et économie du développement, en analyse des politiques, en planification stratégique et en recherche factuelle. Avant de rejoindre MFW4A, il a travaillé pour la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA) en Éthiopie. Il a a contribué à d’importants rapports phares, notamment le Rapport économique sur l’Afrique (ERA) et le Rapport sur la gouvernance économique (EGR). Muazu a été maître de conférences à la School of Business and Law (SBL) de la University for Development Studies (UDS), campus de Wa, au Ghana, où il dispensait des cours sur le financement du développement, la finance et le commerce internationaux, les marchés financiers, la crise financière et la réglementation des établissements bancaires. Muazu est titulaire d’un doctorat en économie et en finance délivré par la Wits Business School de l’université du Witwatersrand, en Afrique du Sud, où ses recherches ont porté sur les thèmes essentiels relatifs au rapport existant entre le développement du secteur financier et la croissance économique, dans le contexte de l’Afrique subsaharienne.

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